Immigration, les clés de nos choix
Tribune de Convergences Travaillistes publiée initialement dans Les Échos

“Sans immigration, l’économie meurt”. La formule claque et divise. D’un côté, les économistes et les employeurs alertent sur les pénuries de main-d’œuvre (bâtiment, restauration, aide à la personne). De l’autre, une opinion majoritairement hostile à tout accroissement des flux migratoires voit dans l’immigration une source de déséquilibres. Que disent les faits ? Le modèle français apparaît déconnecté des besoins de l’économie. Les compétences disponibles sont mal orientées, souvent sous-employées. Et tandis que d’autres pays font de l’immigration de travail un levier directeur de toutes les autres, la France doute et subit.
Notre pays se distingue par l’un des taux d’activité les plus bas d’Europe. Le rapport entre le nombre d’actifs et la population en âge de travailler est inférieur de 5 à 10 points à celui de l’Allemagne ou des pays nordiques, soit l’équivalent de 1,5 à 3 millions d’inactifs en âge de travailler. Dans le même temps, plus de 3 millions de chômeurs sont inscrits en catégorie A, sans compter les bénéficiaires de minimas sociaux et les invisibles des statistiques. Les 500 000 postes non pourvus, notamment dans les métiers en tension, ne justifient donc pas à eux seuls un recours systématique à l’immigration. Dans les faits, les immigrés peu qualifiés acceptent plus volontiers des emplois pénibles, précaires et peu rémunérés. Ces postes concentrent les tensions d’un marché du travail cloisonné où les mêmes profils sont cantonnés aux emplois les plus durs.
Pour autant, notre stratégie migratoire ne répond pas principalement aux besoins de l’économie. L’immigration de travail y demeure minoritaire, devancée par les flux étudiants, familiaux et humanitaires. Certes, le niveau de qualification progresse avec près d’un nouvel arrivant sur deux diplômé du supérieur. Mais sur le terrain, le décalage demeure. Plus d’un adulte venu de l’étranger sur cinq n’a aucun diplôme et leur nombre augmente. Le sous-emploi des compétences est structurel mais il est plus important en moyenne chez les nouveaux arrivants. Le niveau d’activité des femmes immigrées est inférieur de 24 points ce qui renvoie également à leur statut culturel. Chez leurs descendants, l’écart reste de 11 points contre 5 dans la population sans ascendance migratoire directe. Le chômage de longue durée frappe aussi de manière disproportionnée : les personnes originaires de l’immigration y sont deux fois plus représentées. L’ascenseur social fonctionne cependant, mais sur une partie d’entre elles. Il faut une génération entière pour que les enfants diplômés du supérieur accèdent à une trajectoire comparable à celle des natifs.
Ailleurs, d’autres ont tranché sans état d’âme. Canada, Australie, États-Unis, mais aussi Danemark, Suède, Finlande : tous ont aligné leur politique migratoire sur les besoins. Systèmes à points, métiers en tension, procédure accélérée pour les talents, à chacun sa méthode, mais tous sont animés d’une même logique : faire de l’immigration un levier de croissance. Il faudrait pourtant admettre une évidence : hors droit d’asile, seule l’immigration choisie est utile, en fonction de sa capacité à contribuer et à s’insérer durablement dans la société. Cette orientation implique aussi de se tourner vers des zones à fort potentiel : l’Inde, l’Asie du Sud-Est ou certaines diasporas africaines qualifiées.
Loin d’être une menace pour notre modèle social, l’immigration productive en garantit la soutenabilité à condition de l’articuler dans une stratégie de formation, d’accès à l’emploi et de partage des codes culturels. À défaut, les tensions s’accroîtront et avec elles, les rancœurs des travailleurs et singulièrement, les ouvriers et employés en concurrence directe avec l’immigration. Il ne s’agit pas de fermer la porte, mais de savoir à qui, pourquoi et comment on l’ouvre. Cela définit les contours d’un pacte de responsabilité d’une politique migratoire lucide, articulée aux besoins de l’économie et aux exigences de cohésion.


