Une police municipale qui réussit est une police de terrain
Ancien directeur de cabinet à la mairie de Chambéry (LR) de 2014 à 2020, Julien Corron livre à Convergences Travaillistes sa vision de la sécurité locale, entre présence de proximité et coopération institutionnelle. Quelle place pour les nouvelles technologies ?
© Félix Ledru
Convergences Travaillistes : Julien Corron, pouvez-vous vous présenter et nous expliquer pourquoi vous vous êtes investi sur les questions de sécurité ?
J’ai été directeur de cabinet pour la commune de Chambéry, 60 000 habitants, de 2014 à 2020. La relation entre la Police Municipale et le Maire à cela de particulier qu’elle se base sur les pouvoirs de police du Maire et se place donc quelque peu hors de la hiérarchie administrative habituelle. Dans cette configuration un directeur de cabinet peu jouer un rôle particulier. Diplômé d’un master de science politique spécialisé autour des questions de sécurité, et officier de réserve en Gendarmerie mobile, j’ai eu à définir et piloter la politique publique de sécurité pour répondre à ce qui était, à l’époque à Chambéry un enjeu fort.
Si la sécurité arrive très souvent parmi les trois priorités des Français depuis le début des années 80, en 2014, c’était particulièrement le cas à Chambéry puisque, quelques mois avant l’élection, la ville avait été frappée par une vague de hold-up dans son centre-ville – je crois qu’il y en avait eu douze. Plus dramatique encore, un vol à l’arraché avait causé le décès d’une personne âgée. Dans ce contexte, il y avait une préoccupation forte pour plus de sécurité.
C.T. : Quelles sont les compétences du maire en matière de sécurité ?
Elles sont de deux natures indissociables : un pouvoir de police administrative d’une part, et judiciaire d’autre part. Pour simplifier, les mesures administratives permettent de faire de la prévention, tandis que les pouvoirs de police judiciaire permettent d’édicter des normes, de les faire respecter, et en cas de non-respect, de les sanctionner.
Administrativement, le maire a des prérogatives assez importantes qui est plutôt bien investi par les élus locaux. On a vu par exemple se développer la vidéoprotection ou les conseils locaux de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CLSPDR) qui existent maintenant à peu près partout. Il y a aussi tout le soutien associatif, qui est essentiel puisque les associations prennent une part non négligeable dans un terreau qui peut être soit fertile à la concorde, soit à la discorde. C’est peut-être dans ce moyen d’action que l’on manque un peu aujourd’hui de moyens et de contrôle.
C.T. : Comment qualifiez-vous Chambéry en 2014 ? Quel type de délinquance occupait votre temps ?
On observait à la fois des atteintes aux personnes et aux biens, ces dernières demeurant les plus fréquentes. En 2015, Chambéry comptait deux quartiers dits « prioritaires », où un peu plus de 10 000 habitants étaient exposés à des phénomènes de violence urbaine – rodéos, véhicules incendiés – qui, sans aller jusqu’à l’émeute, généraient un sentiment d’insécurité particulièrement marqué.
Et puis il y a une deuxième dimension qu’on ne peut pas négliger quand on est élu : les incivilités ! Même si elles peuvent être infra légale, le maire étant l’élu à portée de baffes – pour reprendre les mots d’Edmond Hervé – le mécontentement qu’elles génèrent lui remonte et participent au sentiment d’insécurité. Problèmes de voisinage, problèmes de bruit dans la rue, fêtards à 2h du matin sous vos fenêtres : c’est tout un tas d’irritants sur lesquels le maire peut avoir la capacité d’agir.
C.T. : Quels moyens étiez-vous à disposition à votre arrivée, et qu’avez-vous mis en place ?
À notre arrivée, on avait une police municipale d’une petite trentaine de policiers municipaux et cinq ASVP, qui travaillaient en horaires de bureau un peu élargis – de 7h30 à 21h environ – avec quatre policiers municipaux dehors en permanence. Il y avait aussi un parc limité de caméras de vidéoprotection un peu vieillissant, simplement raccordé à deux écrans.
La stratégie a été de se doter d’une doctrine d’emploi claire, de moyens pour y répondre et d’un accompagnement à la professionnalisation de notre Police municipale.
En trois ans, les effectifs ont été portés à une cinquantaine d’agents, présents de 7h à 3h30 du matin, avec l’appui d’une brigade de tranquillité nocturne. La police municipale a été armée – les réticences encore fortes à l’époque se sont largement atténuées après les attentats du Bataclan. Une unité cynophile a été créée, et le parc de vidéoprotection a été doublé pour dépasser la centaine de caméras. Surtout, l’ensemble a été connecté à un centre de supervision urbain équipé d’un mur d’images de 21 écrans de 55 pouces, devenu un outil central tant pour la gestion opérationnelle que pour le suivi de l’espace public. Les opérateurs avaient notamment pour consigne de signaler immédiatement aux services techniques tout dysfonctionnement de la signalisation ou de la voirie.
C.T. : Au-delà des moyens, quels étaient les grands axes de votre politique ?
Vraiment : la présence et la disponibilité. Je n’ai pas voulu cette dichotomie droite-gauche où la gauche ne ferait que de la prévention et la droite que de la répression. Je pense que l’un sans l’autre ne fonctionne pas.
On avait des policiers municipaux dehors sur toute la plage horaire de leur service, y compris en patrouilles pédestres. C’était très compliqué à Chambéry de rester deux heures en terrasse sans voir la police municipale passer au moins deux fois. On ne voulait pas devenir une force d’intervention qui n’intervient que sur appel – c’est un peu la critique que je ferais à la police nationale : elle a beaucoup investi dans l’intervention, elle est énormément happée par les procédures et il n’y a plus personne dehors pour se montrer, pour discuter avec les commerçants, pour faire de la prévention par le terrain.
Je ne crois pas non plus en une augmentation des pouvoirs judiciaires de la police municipale. Parce qu’aujourd’hui, les procédures, c’est un aspirateur à hommes du terrain vers les bureaux. Et je pense que la force d’une police municipale, c’est justement de pouvoir ne pas être aspirée par ces procédures et d’être au contact de la population.
C.T. : Comment avez-vous géré le recrutement et la formation de vos agents ?
Le secteur est devenu hyperconcurrentiel : les collectivités se « débauchent » désormais les agents. À l’époque, à Chambéry, nous étions en phase de création de brigades, avec une politique de service ambitieuse et des moyens conséquents, ce qui nous rendait attractifs. Pour autant, le recrutement restait complexe. Les policiers municipaux se trouvent aujourd’hui en position de force pour négocier leur rémunération, alors même que la fonction publique impose un cadre qui limite les marges de manœuvre.
Côté formation, il y avait bien sûr les obligations réglementaires du CNFPT. Mais nous avions également structuré un véritable pôle interne, avec des référents dédiés : un moniteur pour l’armement, un autre pour les gestes techniques professionnels d’intervention (GTPI). Nous avions aussi instauré des séances de sport intégrées au temps de travail, partant du principe qu’un policier municipal en bonne condition physique est un policier plus efficace sur le terrain.
C.T. : Quelles étaient vos relations avec la police nationale ?
Elles sont à la fois très formalisées et très humaines. Il y a les CLSPDR, les groupes opérationnels, et des conventions obligatoires quand la police municipale est armée. Ces conventions permettent de croiser les moyens – par exemple les moyens radio – pour que les deux forces puissent interagir efficacement.
Ensuite, il faut reconnaître que tout repose beaucoup sur les personnes. Le cadre écrit crée une base de confiance, mais la qualité de la relation varie selon les interlocuteurs : avec certains, cela fonctionne très bien, avec d’autres moins. Un autre frein tient à la succession régulière de responsables. Sur un mandat de six ans, j’ai connu trois commissaires de police et deux procureurs… Le turnover, certes normal dans la fonction publique d’État, oblige à reconstruire la relation de confiance à chaque fois, ce qui peut ralentir la dynamique.
On avait un groupe de travail restreint au sein du CLSPDR où on évoquait les problématiques de manière plus précise, notamment en indiquant des noms. On allait clairement sur des individus repérés comme posant problème, et on voyait comment bâtir ensemble une réponse.
Enfin, sur le plan opérationnel, le CSU a véritablement changé la donne. Il a permis une coordination beaucoup plus fluide entre les deux polices, un partage d’information en temps réel et, surtout, a offert aux officiers de police judiciaire un outil devenu incontournable pour l’élucidation des affaires.
C.T. : Y avait-il des ponts avec les travailleurs sociaux, les bailleurs sociaux ?
Avec le CCAS, assez peu, mais c’est une institution communale donc c’était simple. Mais avec l’éducation nationale, avec les bailleurs – en général le maire, ou l’un de ses adjoints, est président du bailleur social local – la période étaient propice à la fluidification des relations. On était vraiment dans un travail d’accompagnement, et de sanctions s’il fallait sanctionner.
La coopération entre la police, la justice, l’éducation nationale et les bailleurs sociaux était recherchée à chaque fois que cela permettait de résoudre une situation problématique.
C.T. : Quel est votre regard sur les évolutions technologiques : intelligence artificielle, reconnaissance faciale ?
Je pense que nous sommes aujourd’hui face aux mêmes réticences qu’avec la vidéoprotection il y a vingt ans. Ces technologies nécessitent évidemment un cadre réglementaire solide. Et le législateur sait faire : il doit, à mon sens, intervenir rapidement, car ces outils offrent des capacités dont on ne peut plus se passer. Actuellement, on s’en prive uniquement faute de cadre légal précis et de sécurité juridique suffisante.
Concrètement, il s’agit par exemple de caméras capables de pré-extraire l’ensemble des véhicules d’un même modèle lorsqu’un d’entre eux est signalé dans le cadre d’un délit ou d’un crime, ce qui permettrait d’économiser des heures de visionnage aux opérateurs. On parle aussi d’IA capables, grâce au son et à l’image, de détecter des signaux faibles : une personne qui escalade la grille d’une école, un mouvement de foule inhabituel, un comportement potentiellement dangereux.
L’enjeu n’est pas de confier le traitement des informations à une IA, mais de fournir à l’opérateur une aide à la détection, un système d’alerte qui attire son attention sur une situation nécessitant son analyse. C’est une logique d’assistance, pas d’automatisation.
C.T. : Quels indicateurs avez-vous mis en place pour évaluer votre politique ?
La question de la statistique est toujours assez compliquée en France. Nous avions mis en place un observatoire local de la délinquance. Le premier travail a été de définir la nomenclature de ce qu’on pouvait comptabiliser, parce qu’à l’époque, il y avait eu un changement de nomenclature de la part du ministère de l’Intérieur, donc il était très compliqué de comparer.
On regardait par exemple le nombre d’appels à la police municipale, le nombre d’interventions, de remises à OPJ, d’ivresses publiques et manifestes, et tout ce qu’on arrivait à récolter comme atteintes aux biens et aux personnes via le CLSPDR. Au final, on a eu globalement une baisse de la délinquance très forte sur les atteintes aux personnes, plus fluctuante sur les atteintes aux biens, notamment du fait des cambriolages qui étaient très cycliques. Mais globalement, nous étions sur une baisse de la délinquance à deux chiffres.
C.T. : Pensez-vous qu’une police intercommunale ou départementale serait pertinente ?
C’est pour moi le plus grand défi de demain pour les politiques locales de sécurité. Il y avait eu une première réflexion autour de 2012 sur la police territoriale. Je pense que c’est l’avenir. Je ne sais pas très franchement si l’avenir c’est sur les contours d’une intercommunalité ou plus largement d’un département.
On a réussi à faire ça pour l’incendie : les SDIS sont maintenant départementaux. Est-ce que ce n’est pas l’échelon pertinent ? Je pense que si on arrivait déjà à mettre tous les élus locaux sur une même ligne, ce serait un beau succès.
C.T. : Quel conseil donneriez-vous à un nouvel élu arrivant en responsabilité sur ces sujets ?
Le véritable conseil, c’est de n’en négliger aucun volet : ni la prévention, ni la répression. Ce dont la population a besoin — hier comme aujourd’hui — c’est de présence humaine, de contact, de professionnels capables d’être là quand les difficultés surgissent. En somme, d’une réponse publique la plus incarnée et la plus proche possible.
C.T. : Une dernière question : que pensez-vous de l’ouverture des fichiers aux collectivités ?
C’est toujours cette crainte de l’État autoritaire qui est très prégnante en France. Mais globalement, je suis toujours étonné de voir que mon opérateur téléphonique, ma banque ou mon fournisseur d’accès Internet en savent beaucoup trop sur moi, et qu’à côté de ça, on interdit à un policier de croiser un fichier parce qu’il pourrait en faire un mauvais usage alors même que son action est plus réglementée que tout autre.
Je crois qu’il faut ouvrir un peu plus les fichiers, notamment à la consultation – c’était l’objet de la loi de sécurité et proximité pour les policiers municipaux, notamment sur les véhicules volés, les personnes recherchées. Et puis il faut qu’on avance sur le croisement des fichiers. Aujourd’hui, c’est très compliqué. J’avais eu l’occasion d’aller voir Europol qui, eux, avaient cette capacité. Nous avions ainsi pu voir les capacités exceptionnelles que cela ouvrait notamment pour la traque des pédophiles : suivi des consultations d’images pédopornographique en direct, traçage de ces images, établissement des liens entre chacun, etc…
Au Danemark, la politique pénale territorialisée, levier contre les ghettos
Au Danemark, la politique « anti-ghetto » fait du territoire le premier champ d’intervention publique. Les communes, détentrices du parc social, sont chargées de remodeler des quartiers entiers : démolir, convertir, disperser les ménages pour éviter la concentration de précarité. La géographie devient un outil de correction sociale.
À cette ingénierie urbaine s’adosse une pénalisation territorialisée : dans certains périmètres classés vulnérables, les peines sont aggravées, l’accès au logement social restreint, et une condamnation peut entraîner l’expulsion de tout le foyer. Les collectivités doivent appliquer ces règles, gérer les relogements, et absorber les tensions locales.
Un exemple très parlant de « déghettoïsation » ciblée sur la concentration extra-européenne au Danemark, c’est la combinaison de deux seuils chiffrés : d’abord, un quartier de logement social est classé « société parallèle » (ancien « ghetto ») lorsqu’il cumule des difficultés socio-économiques et que plus de 50 % des habitants sont des immigrés ou descendants de pays non occidentaux.
Ensuite, les réformes de 2018–2021 fixent l’objectif inverse : ramener partout la part de résidents d’origine non occidentale sous les 30 %, en dix ans, ce qui implique ventes massives, démolitions et relogements pour transformer le peuplement des ensembles HLM concernés.
Autrement dit, la « déghettoïsation » est conçue comme une ingénierie démographique explicite : on part de quartiers où les extra-européens sont majoritaires (50 %+) pour les faire devenir des espaces où ils ne doivent plus dépasser un tiers de la population.
Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet et Théo Lazuech pour Convergences Travaillistes.
Biographie
Après plusieurs expériences en collectivités, Julien Corron a rejoint un grand groupe industriel français où il conjugue les affaires publiques avec les questions de sûreté, de gestion de crise et de coordination de contentieux judiciaires et administratifs.
