Du Charbon dans les veines parle du travail sans l’utiliser comme prétexte à l’apitoiement. Jean-Philippe Daguerre (déjà si juste dans Adieu Monsieur Haffmann) choisit la voie la plus difficile : la nuance. On est à la veille de la Coupe du monde 1958, dans ce “passé récent” où la voix du général de Gaulle et un générique de l’ORTF traversent une télévision encore exceptionnelle — un luxe posé au milieu des nécessités. Ici, on lave la salade plusieurs fois, non par folklore, mais parce que la vie matérielle impose ses prudences.

Le plateau respire le charbon et la solidarité : une communauté de mineurs “à plus de 500 mètres” sous terre, et autour, les liens qui tiennent — l’amour, l’amitié virile, les peurs, les petites lâchetés, les élans de dignité. Daguerre évite le déterminisme social au sens mécanique : il montre plutôt comment le destin se fabrique dans les gestes, les silences, les compromis, dans ce qu’on n’ose pas dire à table. Le racisme affleure, il circule dans les mots ordinaires, l’inconnu, et s’efface dans le labeur.

La pièce, sans discours, remet aussi en perspective nos procès contemporains contre les “boomers”. On comprend, à hauteur d’hommes et de femmes, ce que furent les rêves des classes populaires laborieuses — des rêves modestes, tenaces, parfois muets, arrachés à la trime. La mise en scène privilégie le rythme, la chaleur humaine.

Au final, 1h20 d’un théâtre qui fait du bien : il rend visible. Il rappelle que le travail est une mémoire, un langage, une morale quotidienne — et que sous la poussière, il y a des vies entières, et des rêves qui persistent. Une décence ordinaire.

Le Taulier