Portrait d’un mouvement diasporique en lutte pour l’Iran de demain
Entretien avec Arlette Zilberg, militante féministe universaliste et actrice engagée aux côtés du collectif Femmes Azadi.
Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet.
Arlette Zilberg
Depuis la mort tragique de Mahsa Amini en septembre 2022, la diaspora iranienne en France s’est mobilisée avec une intensité remarquable. Arlette Zilberg, militante féministe universaliste, livre un témoignage précieux sur l’organisation, les valeurs et les aspirations de ces collectifs qui œuvrent pour un Iran démocratique et laïc.
Jean-Marc Pasquet : Arlette, comment avez-vous découvert le collectif Femmes Azadi et pourquoi vous êtes-vous engagée à leurs côtés ?
Arlette Zilberg : Je ne suis ni iranienne ni franco-iranienne, contrairement aux membres de l’association Femmes Azadi. J’ai rencontré ces femmes lors de la première grande manifestation au Trocadéro après la mort de Mahsa Amini, le 16 septembre 2022. Cette jeune femme kurde, venue à Téhéran pour rendre visite à sa famille, a été arrêtée par la police des mœurs pour un voile mal ajusté. Elle est décédée à l’hôpital suite aux maltraitances policières. Sa mort a mis le feu aux poudres.
JMP : Cette mobilisation ne partait pas de rien…
AZ : Dès la prise de pouvoir de Khomeini en 1979, le 8 mars de cette année-là, des centaines de milliers de femmes ont manifesté à Téhéran et dans plusieurs villes de province contre l’obligation du voile. Khomeini a dû reculer mais temporairement. Il y a eu ensuite de nombreux mouvements : des pétitions pour la liberté des femmes recueillant des centaines de milliers de signatures, des militantes allant dans les campagnes… Il faut savoir que la population iranienne, 88 millions d’habitants dont la moyenne d’âge est de 32 ans, est majoritairement urbaine, ce qui est très important pour comprendre la nature de ces mobilisations.
Le cri « Femme, Vie, Liberté » vient de la traduction persane du slogan kurde des combattantes kurdes, notamment celles d’Afrin en Syrie. Mahsa Amini était kurde, et ce slogan est devenu le symbole du soulèvement.
Une diaspora active mais fragmentée
JMP : Comment s’organise cette diaspora en France ?
AZ : C’est à la fois très actif et extrêmement cloisonné. La présence répressive de l’ambassade d’Iran et des gardiens de la Révolution en France crée une méfiance considérable. Les agents d’influence téléguidés par l’ambassade d’Iran sont à l’œuvre depuis des décennies. La diaspora est sous surveillance, parfois menacée. Nombre de ses membres ont encore de la famille là-bas, ce qui favorise les pressions sur les exilés ici. La diaspora politisée est divisée en différents groupes qui n’ont parfois aucun lien entre eux. On peut même dire qu’ils se détestent parfois, eu égard à un passé douloureux sous le règne du Shah ou à un soupçon de collaboration avec le régime actuel.
Il y a environ 25 000 Iraniens en France. Ceux qui sont venus ici n’étaient pas les moins armés intellectuellement – ce sont des gens très éduqués. Les autres sont restés en Turquie. D’autres encore sont partis aux États-Unis.
JMP : Quels sont les principaux collectifs ?
AZ : J’ai d’abord fait connaissance avec l’association Homa, association culturelle, et dont le président est Saeed Amini. Nous les avons rencontrés avec le collectif Les Citadelles – un collectif féministe universaliste et laïque que nous avons créé suite à la première manifestation, car nous constations le silence radio des organisations féministes mainstream sur l’Iran.
Ensuite, il y a eu une scission et est né le collectif Femmes Azadi, dont la figure de proue est Mona Jafarian. Mona était influenceuse, elle vendait surtout des produits de beauté, mais elle ne vient pas de nulle part : son oncle avait été l’équivalent du président de l’ORTF sous le Shah. Il a été exécuté par le régime islamique. Avec une force et une énergie extraordinaires, elle a réussi à mettre l’Iran sur le devant de la scène en France.
Il existe aussi un courant plus gauchiste, autour de l’association Justice for Iran, très proche de certains élus parisiens. Par exemple, l’avocate Chirinne Ardakani, qui défend la prix Nobel de la paix Narges Mohammadi emprisonnée en Iran, mais aussi les militants français de la flottille pour Gaza (flotille téléguidée par des proches du Hamas et des Frères musulmans), ce qui pose question sur la cohérence de ses engagements.
Enfin, il faut mentionner les Moudjahidines du peuple, une secte islamo-marxiste militarisée très organisée qui fait de l’entrisme partout, y compris à l’Assemblée nationale, mais qui ne représente plus grand-chose en Iran.
Des valeurs universelles : démocratie et laïcité
JMP : Quelles sont les valeurs portées par le collectif Femmes Azadi ?
AZ : Aujourd’hui, elles militent ouvertement pour une transition vers la démocratie et la laïcité. La question n’est pas tant « voulons-nous une royauté ou une république ? » que « voulons-nous la démocratie et la laïcité ? ». Beaucoup estiment que Reza Pahlavi, le fils du Shah, est capable de mener cette transition, à l’image de Juan Carlos en Espagne. Même des personnalités venues de l’extrême-gauche iranienne considèrent qu’il pourrait jouer ce rôle de transition vers des élections libres et une monarchie constitutionnelle démocratique. Et il faut souligner qu’en République Islamique d’Iran, les mosquées sont aujourd’hui désertées !
JMP : Le terme de « laïcité » est-il employé tel quel ?
AZ : En France, c’est clairement une laïcité à la française qui est revendiquée. Il y a clairement un rejet de l’islam et de toute interférence de l’islam dans la vie publique. Il y a une imprégnation culturelle très forte. Mais je ne suis pas sûre que ce soit le cas aux États-Unis, où la diaspora est encore plus nombreuse et où les références sont différentes.
Quant au courant gauchiste autour d’Ardakani, il refuse catégoriquement toute forme de monarchie et veut exclusivement une république.
Une société iranienne singulière
JMP : L’Iran se distingue vraiment du reste du monde arabo-musulman…
AZ : Absolument. Il y a depuis des décennies, tout un mouvement underground en Iran où les gens se réunissent chez eux et vivent librement une double vie. C’est un peuple très, très éduqué. Les islamistes ont d’ailleurs continué à ouvrir les universités : il y a un taux énorme de femmes qui vont à l’université, même si l’enseignement est séparé, et que l’organisation de la société est fondée sur un apartheid entre les hommes et les femmes.
JMP : Cette singularité se voit aussi dans la conscience nationale…
AZ : Oui, il y a une faillite économique gravissime en Iran avec un chômage endémique. Entre 20 à 30 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté. Il y a des coupures d’eau et d’électricité dans tout le pays. Et les Iraniens ont très bien vu qu’un argent considérable partait financer le Hezbollah, le Hamas et les autres proxys. Leur réaction est claire : « Nous, on n’en a rien à faire d’Israël, ce n’est pas notre problème. »
Cette conscience d’un intérêt national, ce refus de se laisser entraîner dans des conflits qui ne les concernent pas, c’est très rare dans cette région du monde. C’est vraiment une particularité persane.
JMP : La répression reste-t-elle intense ?
AZ : Après le mouvement de solidarité avec Mahsa Amini, il y a eu une répression extrêmement dure avec de nombreux morts. Aujourd’hui, en prison, il y a des pendaisons tous les jours – trois ou quatre par jour. La population n’est donc plus prête à descendre dans la rue comme elle l’a fait après la mort de Mahsa Amini. Mais cela n’empêche pas les mouvements sociaux : il y a des grèves dans les usines liées à la misère et à la faillite économique.
Des liens inattendus avec la communauté juive
JMP : Un aspect surprenant de cette mobilisation est le lien avec les mouvements juifs en France…
AZ : Oui, ces collectifs iraniens ont manifesté avec les collectifs juifs après le 7 octobre. Mona Jafarian a même eu une chronique sur Radio J pendant un moment. Depuis le 7 octobre, elle n’arrête pas de montrer que celui qui tire les ficelles derrière le Hamas et les autres mouvements terroristes, c’est l’Iran – ce qui n’est pas complètement faux. Elle intervient quasiment tous les jours pour dénoncer ces islamistes violeurs, sexistes et obscurantistes.
Vendredi dernier encore, lors du dernier rassemblement au Trocadéro organisé par le CRIF et l’association des otages, Mona a pris la parole parmi les cinq intervenants. Elle est devenue l’idole iranienne des collectifs juifs.
JMP : Cela révèle une singularité culturelle profonde…
AZ : Tout à fait. Le prince Reza Pahlavi a d’ailleurs été reçu en Israël il n’y a pas longtemps, très bien accueilli. Quand Netanyahou bombarde l’Iran, il s’adresse directement au peuple perse en disant « ce n’est pas contre vous qu’on bombarde, c’est pour vous libérer des mollahs ». C’est quelque chose qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde.
D’ailleurs, lors des bombardements israéliens contre l’Iran, il n’y a pas eu de fortes protestations dans la population iranienne. Le peuple est resté en dehors du conflit et s’est même réjoui des assassinats par Israël des dignitaires du Hamas ou de la force Al Qods. Culturellement, à part les gauchistes et les Moudjahidines du peuple qui soutiennent « Gaza », la population iranienne ne se sent pas concernée par ce conflit.
Quel avenir pour l’Iran ?
JMP : Dans ces collectifs, se discute-t-il l’Iran de demain ?
AZ : Honnêtement, je ne peux pas vraiment répondre car je n’en sais pas assez. Ce que je sais, c’est que aussi bien l’association Homa que Femmes Azadi sont très proches du fils du Shah, Reza Pahlavi. Même des personnalités venues de l’extrême-gauche iranienne disent que c’est lui qui est capable de faire la transition. Pourquoi pas ?
À ma connaissance, il n’y a pas vraiment de plateforme de revendication commune, pas de charte ou de manifeste unifié. La seule parole structurée que je vois, c’est celle du prince. Il a d’ailleurs organisé récemment un colloque pour rassembler et fédérer la population.
JMP : Y a-t-il un clivage gauche-droite dans ces mouvements ?
AZ : Je dirais plutôt qu’il y a une présence de l’extrême-gauche, mais qui reste minoritaire. À part quelques figures comme l’avocate Ardakani ou l’écrivaine Chahla Chafiq – qui n’est ni antisémite ni anti-israélienne mais refuse toute proximité avec le fils du Shah, cette tendance est peu audible.
L’essentiel du mouvement est uni autour des valeurs de démocratie, de laïcité à la française, et d’égalité entre les hommes et les femmes. Ce sont ces valeurs universelles qui fédèrent la majeure partie de la diaspora active en France.
Biographie
Militante féministe universaliste, Arlette Zilberg est co-fondatrice du collectif Les CitadElles, créé en septembre 2022 pour soutenir le mouvement « Femme, Vie, Liberté » en Iran. Elle participe régulièrement aux manifestations de solidarité avec le peuple iranien et intervient publiquement pour défendre les valeurs universelles de liberté, d’égalité et de laïcité.
