ARTICLE Mars 2026

Paris, l’isolement ou la coopération

Pierre-Marie Debreuille

Vue de Paris illustrant les enjeux financiers et métropolitains de la capitale

À l’heure où les finances parisiennes se tendent, la ville ne pourra durablement choisir entre isolement et coopération : son avenir se jouera dans la capacité à assumer pleinement un destin métropolitain avec le Grand Paris.

Le débat sur les finances de la ville de Paris est un marronnier de la campagne municipale. Les uns assurent que tout va bien, alors même que le niveau d’endettement historique plombera la capacité d’investissement dans le futur. Les autres crient à la faillite et proposent un plan d’économie de plusieurs milliards d’euros. Outre la crédibilité d’une telle politique de rigueur, se pose la question de l’impact en matière de services publics, peu évalué. Quel que soit son bord, le ou la future édile devra affronter une équation budgétaire serrée et bâtir une stratégie de long terme réaliste et porteuse.

Desserrer l’étau et jouer la coopération

Pour desserrer l’étau, Paris a tout intérêt à jouer la carte métropolitaine : mutualiser ressources et projets avec les communes voisines et rompre avec une stratégie d’isolement au sein du territoire francilien.

Paris et ses maires ont historiquement toujours refusé de jouer un rôle actif de ville centre dans le cadre d’une intercommunalité. À l’inverse, Alain Juppé à Bordeaux ou bien Gérard Collomb à Lyon n’exercèrent pas uniquement un mandat de maire, ils prirent la tête de l’intercommunalité. Leur projet politique ne s’est pas résumé à la ville centre : il a rayonné bien au-delà en s’appuyant sur des synergies tissées avec les communes et collectivités adjacentes dans une vision collaborative.

Or, Paris répond parfaitement aux enjeux d’une telle démarche. La capitale appartient à une structure métropolitaine depuis 2016, instaurée par la loi, la Métropole du Grand Paris (MGP). Celle-ci représente 7,2 millions d’habitants répartis sur 122 communes et est dirigée par un conseil métropolitain composé de 208 élus représentant les communes membres. Las, ceux-ci ont fait le choix de ne pas faire de cette collectivité une structure opérationnelle à part entière comparable à ce qui se fait dans d’autres métropoles en France. Cette instance reste cantonnée principalement à un rôle de guichet.

En effet, dotée de 3,7 milliards d’euros de recettes de fonctionnement, la MGP en redistribue plus de 90 % directement aux communes membres. Le budget d’action propre est uniquement de 200 millions d’euros en fonctionnement et un peu plus de 200 millions d’euros d’investissement. Autrement dit, rapporté au nombre d’habitants, la Métropole du Grand Paris finance 55 euros de services publics par habitant quand la ville de Paris en finance cent fois plus. Cela est donc insignifiant et démontre l’absence de dynamique métropolitaine.

Cette inaction conduit régulièrement à poser la question d’une réforme de son fonctionnement. La dernière en date faisait partie des recommandations du rapport Woerth de 2024 : ce document envisageait la suppression de la MGP et la « création d’une région-métropole » au niveau de l’Île-de-France.

L’histoire d’un statu quo

La ville de Paris joue pourtant un rôle prépondérant dans la gouvernance de la MGP puisque ses représentants sont au nombre de 60, soit près de 30 % de l’assemblée. Mais il faut reconnaître que ce refus de la mutualisation mentionné plus haut est le fruit d’un large consensus entre élus locaux franciliens. En 2020, Vincent Jeanbrun, maire LR de L’Haÿ-les-Roses, commune membre de la MGP, fut candidat à sa présidence en critiquant le manque de consistance de cette structure. Désigné à l’issue d’une primaire par son parti, son projet était de prendre acte de ce dysfonctionnement et de confier certaines compétences directement à la région Île-de-France, dans une logique de mutualisation à plus grande échelle.

Vincent Jeanbrun a néanmoins perdu contre Patrick Ollier, le président de la MGP en exercice, pourtant de la même maison politique (LR). Défenseur d’un statu quo, Patrick Ollier avait ainsi reçu le soutien d’une majorité des conseillers métropolitains, dont les élus de gauche de la majorité parisienne.

Être au rendez-vous de l’histoire du Grand Paris

En 2026, le contexte a sensiblement évolué. Il existe au moins trois bonnes raisons pour que Paris joue davantage le jeu métropolitain en coopération avec les autres communes pour accélérer la transformation efficace de la ville.

La première est la contrainte financière, évoquée plus haut. La situation des finances publiques au niveau central doit conduire à prendre très au sérieux le sujet : les dotations, subventions et compensations et fiscalité transférée qui représentent actuellement plus de 50 % des recettes de la ville vont être de plus en plus sous pression. La mise en commun de services et d’expertises permettra des gains de productivité à Paris et dans les communes avoisinantes. Dans le contexte de redressement des finances publiques, les collectivités locales de la région Île-de-France auront tout intérêt à rechercher des voies d’optimisation de leur fonctionnement.

La deuxième est la révolution à venir liée au Grand Paris Express qui, quinze ans après son lancement, va voir ses lignes progressivement entrer en service. La ligne 14 permet déjà depuis 2024 de relier directement sur l’axe nord–sud Saint-Denis Pleyel à l’aéroport d’Orly. Le déploiement progressif de la ligne 15 va être le vrai « game changer » du mandat municipal à venir sur 2026–2032. En 2026, elle reliera directement, par le sud de la petite couronne, la station de métro du Pont de Sèvres dans le 92 à Noisy-le-Grand dans le 93. D’ici 2031, avec l’ajout de nouveaux tronçons, elle constituera avec la ligne 16 une rocade complète autour de Paris reliant directement les trois départements de la petite couronne par le nord et par le sud. Adossé au réseau RER–métro, cet ensemble formera une infrastructure sans équivalent au niveau mondial. Ce projet représente près de 40 milliards d’euros d’investissement public. Le valoriser complètement implique des politiques d’aménagement plus intégrées au niveau métropolitain.

La troisième raison est d’ordre démographique. Déjà petite par rapport à d’autres villes à vocation européenne ou mondiale, la ville de Paris ne cesse de perdre des habitants. La baisse est de 7 % en dix ans. À l’inverse, la dynamique est positive pour la petite couronne (+5 %) ou bien pour l’ensemble de la région Île-de-France (+3 %). De plus, la population parisienne vieillit plus rapidement que dans le reste du pays avec notamment un effondrement de la catégorie 0–20 ans dont le nombre a diminué de 18 % en dix ans contre 4 % de diminution en Île-de-France. La population des plus de 75 ans est, elle, en forte hausse à +18 %. Cette évolution remet clairement en cause la pertinence de l’actuelle politique du logement parisien. Sur le plus long terme, elle pose la question de l’avenir d’une ville centre isolée et vieillissante au sein d’un pôle d’échanges, de formation et de production de niveau mondial.

De quoi Paris sera-t-il le nom ?

À quelques jours du scrutin, sans maire sortante en lice et à l’aune d’un mode d’élection inédit, l’heure est aux choix clairs. Deux voies s’offrent au ou à la future maire : s’appuyer sur la MGP pour en faire, enfin, un niveau opérateur — et assumer une ambition de « premier maire du Grand Paris » ; ou constater l’essoufflement du dispositif actuel et, avec les élus franciliens, simplifier l’architecture institutionnelle en reclassant les compétences, jusqu’à envisager à terme une « région-métropole ». Dans les deux cas, l’avenir de Paris se jouera moins intra-muros que dans la capacité à organiser son destin commun avec la métropole.

Pierre-Marie Debreuille

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