Dans l’entretien accordé à L’Express, l’ancien commissaire à l’énergie atomique Yves Bréchet parle sans fioriture. Son diagnostic est pro-décision, fondée sur la raison et le temps long. Une politique énergétique, dit-il en substance, tient à une rationalité organisée autour d’un écosystème de conseillers. Pompidou et Messmer n’étaient pas “techniciens”, pourtant l’État savait alors se donner un entourage de travail dans une perspective claire de souveraineté, une continuité.
Entre 2012 et 2018, il a vu l’inverse : l’“affichage moral” a tenu lieu d’arbitrage, la faisabilité passer après le symbole. Il raconte ses milliers de pages de notes et cette impression de rencontrer trop peu de lecteurs, peu de contradicteurs. Mais également trop de conseillers « tamponnés » par l’école et le corps, mais pauvres en sens de l’État. L’inculture scientifique n’est pas une fatalité sociologique : quand les grands corps techniques « ne font plus leur travail » et quand l’élite se sert de l’État plus qu’elle ne le sert.
De là découlent des décisions « absurdes ». La fermeture de Fessenheim devient l’exemple emblématique d’une décision scellée politiquement, sans que les décideurs paient le prix de l’irrationalité : on ferme une centrale (arrêt effectif en février 2020) dans une séquence où promesses, jeux d’alliances “sur un coin de table” (l’accord Verts-PS de 2012), comme le raconte l’enquête de L’Express.
« On vend des arbres fruitiers »
L’image vise le savoir-faire qui produit des récoltes longtemps après la vente. Bréchet l’illustre par le cas des turbines Arabelle : cédées à General Electric lors de la vente d’Alstom Énergie en 2015, puis revenues dans le giron d’EDF avec la finalisation de l’acquisition en mai 2024 (après un accord d’exclusivité conclu en 2022). Pour lui, c’est un révélateur d’une incapacité française à comprendre ce que vaut une industrie quand on la perd — et ce que coûte ensuite le rattrapage.
Sur la stratégie énergétique, il démonte un “mix” devenu slogan. Il voit une politique happée par les moyens (des pourcentages, des volumes, des annonces), au détriment des fins (CO₂, sécurité d’approvisionnement, stabilité). Il fustige des investissements « pharaoniques » dans les renouvelables sans bouclage sérieux : besoins d’électricité, capacités d’électrification, stockage, fréquence, puissance, résilience du système. Et il prône qu’on laisse aux États la responsabilité technique des chemins. La PPE, dans cette ambiance actuelle, devient une monnaie d’échange dans des marchandages (politique) de court terme.
A force de dépasser son mandat et de se laisser façonner par les rapports de force, l’Europe se transforme en “bête noire” d’une partie croissante des populations — tragédie, dit-il, pour un Européen convaincu. L’Allemagne défend ses intérêts : c’est normal. Le drame serait plutôt la démission française face à une puissance qui, elle, a une colonne vertébrale financière et industrielle.
La partie la plus pédagogique de l’entretien tient dans l’explication d’ASTRID et des réacteurs à neutrons rapides : dans les réacteurs “classiques”, on n’utilise qu’une fraction de l’uranium (l’U-235). Les neutrons rapides permettent de valoriser l’U-238 et de transformer une partie des “déchets” en ressource, autrement dit de “fermer le cycle” et de réduire la dépendance aux mines. Bréchet insiste sur la géopolitique des approvisionnements et sur l’intérêt stratégique d’une filière européenne. Il relève aussi qu’en mars 2025, l’État a acté la relance de travaux sur cette filière et demandé aux industriels et au CEA un programme et une organisation d’ici fin 2025 — mais il prévient : sans constance, rien ne survit aux alternances.
Son témoignage, au fond, est rare parce qu’il propose une pédagogie de la décision : la raison, le temps long, et l’État qui tient parole. D’où des “pistes de travail” : redevenir un pays d’ingénieurs ne se décrète pas au sommet si l’école se dérobe au raisonnement. Les signaux PISA rappellent une fragilisation des fondamentaux et de fortes inégalités, l’inconfort d’une partie du premier degré face aux sciences, faute de formation suffisante.
Pendant ce temps, l’industrie compense : académies et dispositifs de formation internes se multiplient (Framatome Academy, formations EDF/ITech…), comme si la filière devait recréer, par ses propres moyens, ce que l’État n’organise plus assez. Enfin, derrière tout cela, Bréchet appelle implicitement un État actionnaire qui joue son rôle, et une ingénierie de recherche délivrée d’une part de son carcan administratif — pour produire, à nouveau, une énergie abondante, pilotable et compétitive.
Le Taulier

