Le 30 octobre 1979, Robert Boulin, alors ministre du Travail en exercice, est retrouvé mort dans un étang de la forêt de Rambouillet, dans une eau peu profonde. L’enquête conclut d’abord au suicide. Depuis, les incohérences relevées par la famille, les journalistes et plusieurs témoins n’ont jamais cessé de miner cette version, au point qu’une information judiciaire a été rouverte en 2015 pour « arrestation, enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat », et qu’en avril 2026 le parquet de Versailles a requis le transfert du dossier au pôle « cold cases » de Nanterre.
Robert Boulin n’est pas une ombre marginale de la Ve République. Ancien résistant, maire de Libourne de 1959 à 1979, ministre à de multiples reprises sous le gaullisme et ses suites, il incarnait une droite sociale pour laquelle l’autorité de l’État ne se séparait pas d’une certaine idée de la cohésion nationale. Boulin pouvait devenir politiquement dangereux. Dans la guerre des droites de la fin des années 1970, il représentait une ligne de gaullisme social qui n’était ni alignée sur le simple appareil, ni absorbée par le chiraquisme de combat. Valéry Giscard d’Estaing lui rend d’ailleurs un hommage public appuyé à Libourne peu avant sa mort. Qu’un tel homme ait pu apparaître comme un point de bascule, ou à tout le moins comme un grain de sable dans les affrontements entre giscardiens et chiraquiens rend l’affaire profondément politique.
À cela s’ajoute l’autre hypothèse, plus sombre encore : celle d’un homme qui en savait peut-être trop sur certains circuits opaques du pouvoir. Des contre-enquêtes journalistiques ont depuis longtemps soutenu que l’affaire Boulin croisait les réseaux du SAC, de la Françafrique et des financements obscurs gravitant autour de la droite gaulliste. Cette piste n’est pas une vérité judiciaire établie. Mais elle existe.
C’est dans ce contexte qu’il faut évoquer le rapport de la CIA. Depuis des années, la famille et plusieurs journalistes réclament l’accès aux archives américaines sur l’affaire Boulin ; en 2019 déjà, ils rappelaient que la CIA détenait un dossier jamais rendu public. En avril 2026 encore, l’avocat de la famille demandait la communication d’un rapport toujours expurgé. En l’état public, ce dossier américain tient donc moins de la révélation que du manque : beaucoup d’attente, presque rien de décisif mis sur la table.
C’est pourquoi il faut le dire : n’assassinons pas Robert Boulin une seconde fois. Le temps manque. Les témoins meurent, les mémoires s’éteignent, les pièces se dispersent. Ce serait pourtant l’honneur de notre démocratie d’aller au bout, pour montrer qu’en République la vérité vaut encore plus que la commodité du mensonge. Il faut déclassifier l’ensemble des dossiers liés à l’affaire Robert Boulin.
Le Taulier

