L’Université au défi de sa professionnalisation
Dans le contexte du récent rapport du Sénat sur l’enseignement supérieur et des débats suscités par le dossier de L’Express sur l’université française, nous avons interrogé un acteur majeur de l’enseignement supérieur sur les enjeux critiques. Cet entretien éclaire les défis structurels auxquels fait face l’université aujourd’hui, des questions de financement aux transformations liées à l’intelligence artificielle.
L’inadéquation de l’offre de formation : un système à bout de souffle
Convergences Travaillistes : Comment expliquez-vous le décalage entre l’offre de formation universitaire et les besoins réels des étudiants ?
Pour être synthétique, l’offre de formation n’est pas déterminée principalement par les besoins des étudiants. Ce serait caricatural de dire qu’elle est déterminée par les caprices des enseignants-chercheurs, mais il y a un déterminant fondamental : les universités restent financées au nombre d’étudiants qu’elles accueillent, plutôt qu’au nombre d’étudiants qu’elles forment avec succès.
Le système d’allocation des moyens aux universités a perdu toute rationalité car il a été modifié de manière incrémentale au fil des années. Néanmoins, s’il y a un élément macro qui continue à calibrer les dotations, ce sont les effectifs étudiants. Évidemment, cette incitation n’est pas la bonne.
Le système d’allocation des moyens aux universités a perdu toute rationalité car il a été modifié de manière incrémentale au fil des années. Néanmoins, s’il y a un élément macro qui continue à calibrer les dotations, ce sont les effectifs étudiants. Évidemment, cette incitation n’est pas la bonne.
CT : Quels sont les obstacles à la professionnalisation ?
Il ne faut pas exagérer en disant que nos collègues enseignants-chercheurs se fichent de la professionnalisation. Il faut d’abord rappeler que le droit et la médecine sont sans discussion des filières professionnelles et qu’elles sont depuis toujours portées par l’université. Plus récemment, des universités comme Cergy-Pontoise, Marne-la-Vallée ou La Rochelle ont délibérément pris le virage de la professionnalisation.
Néanmoins, il y a un tropisme vers les filières générales. La vérité, c’est que faire des filières courtes professionnelles, c’est cher, même si on raccourcit le nombre d’années, et les enseignants-chercheurs ne sont pas ravis d’y enseigner. Les IUT ont été une grande révolution dans ce sens, mais ils ont été détournés de leur fonction initiale : ils sont devenus, pour une part, un substitut moins élitiste aux classes préparatoires. En ce sens, ils n’assurent plus de professionnalisation immédiate mais une poursuite d’études.
Trop peu de licences débouchent directement sur le marché du travail. Il faut dire que ce ne serait équitable socialement que si c’était assorti d’une véritable possibilité de formation tout au long de la vie.
Néanmoins, il y a un tropisme vers les filières générales. La vérité, c’est que faire des filières courtes professionnelles, c’est cher, même si on raccourcit le nombre d’années, et les enseignants-chercheurs ne sont pas ravis d’y enseigner. Les IUT ont été une grande révolution dans ce sens, mais ils ont été détournés de leur fonction initiale : ils sont devenus, pour une part, un substitut moins élitiste aux classes préparatoires. En ce sens, ils n’assurent plus de professionnalisation immédiate mais une poursuite d’études.
Trop peu de licences débouchent directement sur le marché du travail. Il faut dire que ce ne serait équitable socialement que si c’était assorti d’une véritable possibilité de formation tout au long de la vie.
Parcoursup : mal utilisé et mal compris
CT : Quel est votre regard sur Parcoursup ?
Parcoursup a été assez mal défendu politiquement. Il y a une certaine timidité à dire la vérité : Parcoursup, c’est un algorithme d’appariement, c’est tout. Ce sont les équipes pédagogiques qui choisissent, pas l’algorithme.
Parcoursup était fait pour adapter l’offre de formation aux capacités des étudiants, c’est-à-dire ne pas les embarquer dans des formations où ils ont toutes les chances d’échouer. Mais la pression médiatique sur les ministres successifs est telle que les recteurs ont poussé pour « bourrer » les filières. On est dans un jeu complètement inversé.
Parcoursup était fait pour adapter l’offre de formation aux capacités des étudiants, c’est-à-dire ne pas les embarquer dans des formations où ils ont toutes les chances d’échouer. Mais la pression médiatique sur les ministres successifs est telle que les recteurs ont poussé pour « bourrer » les filières. On est dans un jeu complètement inversé.
CT : Comment cet outil devrait-il être utilisé ?
Il aurait pu être utilisé pour que les filières universitaires réduisent leur capacité d’accueil et augmentent du même coup la qualité de la formation. Par exemple, les philosophes de Paris 1, qui sont très bons, demandaient une capacité d’accueil de 100 ou 180 étudiants. S’ils avaient eu ça, ils auraient pu soutenir la concurrence avec les khâgnes, mais évidemment le recteur refuse. C’est plus économique que de créer les filières plus adaptées dont nous parlions plus haut.
On ne cesse de parler d’autonomie des universités, mais en réalité l’autonomie a sérieusement régressé. Le système cherche encore une forme de pilotage qui ne soit pas du micro-management.
On ne cesse de parler d’autonomie des universités, mais en réalité l’autonomie a sérieusement régressé. Le système cherche encore une forme de pilotage qui ne soit pas du micro-management.
Le pilotage déficient du système universitaire
CT : Comment améliorer le pilotage du système universitaire ?
C’est la question majeure. Laurent Schwartz, en 1983, écrivait un livre intitulé « Pour sauver l’université », où il disait que s’il y a une politique publique financée largement par des fonds publics, il faut l’évaluer, sinon il y a un problème.
L’idée, qui n’a jamais été complètement mise en œuvre, c’est qu’il y avait un cycle évaluation-allocation des moyens, complété par une idée de génie : la contractualisation : le contrat quadriennal puis quinquennal.
L’idée, qui n’a jamais été complètement mise en œuvre, c’est qu’il y avait un cycle évaluation-allocation des moyens, complété par une idée de génie : la contractualisation : le contrat quadriennal puis quinquennal.
CT : Que s’est-il passé ?
En 2012, le quinquennat Hollande arrive et fait une concession aux « conservateurs » : ils vont doucement sur l’évaluation. Mais ils maintiennent les grandes choses structurantes, les initiatives d’excellence. C’était intelligent, mais il fallait resserrer les choses ensuite, ce qu’ils n’ont pas fait.
Par ailleurs, les fonds des investissements d’avenir ont siphonné les fonds du ministère. La Direction générale de l’enseignement supérieur, voyant tous les fonds nouveaux aller ailleurs, a dit : « l’allocation des moyens basée sur l’évaluation et la politique contractuelle, on va arrêter. »
Le pilotage du système est donc gravement déficient. C’est pour ça que le rapport du Sénat est intéressant : il s’empare du problème de la relation financière entre le ministère et les établissements.
Par ailleurs, les fonds des investissements d’avenir ont siphonné les fonds du ministère. La Direction générale de l’enseignement supérieur, voyant tous les fonds nouveaux aller ailleurs, a dit : « l’allocation des moyens basée sur l’évaluation et la politique contractuelle, on va arrêter. »
Le pilotage du système est donc gravement déficient. C’est pour ça que le rapport du Sénat est intéressant : il s’empare du problème de la relation financière entre le ministère et les établissements.
La question taboue des frais d’inscription
CT : Que pensez-vous de l’idée de moduler les frais d’inscription ?
Il y a d’abord un sujet préalable : les étudiants extracommunautaires. On n’a jamais dit qu’une année universitaire coûte 10 à 12 000 euros. Il était temps de le dire. Et quelqu’un le paie. Grande question classique : est-ce le contribuable ? Est-ce l’usager ?
En 2018, les présidents d’université poussent à la réforme « Bienvenue en France », qui consiste à dire : les conditions d’accueil ne sont pas bonnes, c’est formidable d’avoir des étudiants étrangers, ça a des externalités positives, donc on vous en paie les deux tiers. Si ça ne vous ennuie pas d’aller chercher le tiers restant, avec un complément : il faut une politique de bourse d’excellence pour capter les étudiants brillants qui n’auraient pas les moyens d’acquitter les droits.
Mais face à leurs communautés, les universités ont tourné casaque et ont expliqué qu’elles allaient exonérer tout le monde. Il y avait 200 millions d’euros sur la table cette année-là qu’elles ne sont pas allées chercher, essentiellement pour des postures morales abstraites.
En 2018, les présidents d’université poussent à la réforme « Bienvenue en France », qui consiste à dire : les conditions d’accueil ne sont pas bonnes, c’est formidable d’avoir des étudiants étrangers, ça a des externalités positives, donc on vous en paie les deux tiers. Si ça ne vous ennuie pas d’aller chercher le tiers restant, avec un complément : il faut une politique de bourse d’excellence pour capter les étudiants brillants qui n’auraient pas les moyens d’acquitter les droits.
Mais face à leurs communautés, les universités ont tourné casaque et ont expliqué qu’elles allaient exonérer tout le monde. Il y avait 200 millions d’euros sur la table cette année-là qu’elles ne sont pas allées chercher, essentiellement pour des postures morales abstraites.
CT : Et pour les étudiants français ?
Ce n’est pas compliqué, il y a un système que je pousse depuis des années : le prêt à remboursement contingent, comme en Australie. L’étudiant ne paie pas, mais il sait combien ça coûte. Une agence d’État paie l’université et se rembourse ensuite, suivant les revenus de l’étudiant devenu professionnel.
Cela revient à indexer le prix de l’enseignement supérieur non pas sur la situation des parents, mais sur le succès futur. C’est assez vertueux. C’est une réforme travailliste, faite par Bruce Chapman.
Cela revient à indexer le prix de l’enseignement supérieur non pas sur la situation des parents, mais sur le succès futur. C’est assez vertueux. C’est une réforme travailliste, faite par Bruce Chapman.
L’exemple australien du prêt à remboursement « contingent au revenu » (income-contingent loan)
Pendant les études : l’étudiant accumule une dette correspondant à une part des coûts de formation (en Australie, typiquement ~45-50 % du coût réel de la filière, le reste étant subventionné).
Après les études : l’administration fiscale surveille le revenu annuel.
Seuil de déclenchement : tant que le revenu reste sous un certain seuil, on ne paie rien du tout.
Au-dessus du seuil : une fraction du revenu est prélevée automatiquement via l’impôt (par exemple 4 %, 5 %, 6 %…), et reversée au Trésor.
Si la carrière est chaotique (chômage, temps partiel, congé maternité, maladie), les remboursements chutent voire tombent à zéro sans défaut ni huissier. C’est un amortisseur social intégré.
Concepteur du dispositif, l’économiste Chapman défend que ce mécanisme supprime le risque d’« insolvabilité personnelle » qui décourage les jeunes modestes d’étudier, tout en évitant la gratuité totale (jugée injuste pour les non-diplômés qui paieraient via l’impôt pour les diplômés plus riches).
Après les études : l’administration fiscale surveille le revenu annuel.
Seuil de déclenchement : tant que le revenu reste sous un certain seuil, on ne paie rien du tout.
Au-dessus du seuil : une fraction du revenu est prélevée automatiquement via l’impôt (par exemple 4 %, 5 %, 6 %…), et reversée au Trésor.
Si la carrière est chaotique (chômage, temps partiel, congé maternité, maladie), les remboursements chutent voire tombent à zéro sans défaut ni huissier. C’est un amortisseur social intégré.
Concepteur du dispositif, l’économiste Chapman défend que ce mécanisme supprime le risque d’« insolvabilité personnelle » qui décourage les jeunes modestes d’étudier, tout en évitant la gratuité totale (jugée injuste pour les non-diplômés qui paieraient via l’impôt pour les diplômés plus riches).
L’explosion de l’enseignement supérieur privé
CT : Comment analysez-vous l’explosion de l’enseignement supérieur privé ?
D’abord, la première réaction du public a été le déni. Le privé est présent depuis longtemps dans les système, à travers les écoles de commerce, et au meilleur niveau. Les professeurs de prépa publiques préparent à HEC et aux écoles de commerce qui sont privées, mais personne ne s’en offusque ni même le remarque car c’est de l’élite.
Dans la dernière décennie, le privé explose, et en particulier, il se précipite sur l’argent de l’apprentissage. Pendant que le public est hyper-régulé par le HCÉRES ou la CTI, à côté, c’est la fête. Dans cette confusion des labels, on peut faire de la qualité ou n’importe quoi.
Dans la dernière décennie, le privé explose, et en particulier, il se précipite sur l’argent de l’apprentissage. Pendant que le public est hyper-régulé par le HCÉRES ou la CTI, à côté, c’est la fête. Dans cette confusion des labels, on peut faire de la qualité ou n’importe quoi.
CT : Quelle régulation mettre en place ?
Cela fait un an ou deux que le système se rend compte qu’il a un énorme problème. Philippe Baptiste (le ministre de l’Enseignement supérieur) espère encore faire passer un projet de loi qui régulerait le privé.
Ma thèse, c’est que ce qui compte, ce n’est pas le statut, ce n’est pas le modèle économique, c’est la qualité. Il faut réguler par la qualité et la transparence vis-à-vis des familles. Il peut y avoir une biodiversité saine si elle est transparente et si on ne fait pas semblant.
Ma thèse, c’est que ce qui compte, ce n’est pas le statut, ce n’est pas le modèle économique, c’est la qualité. Il faut réguler par la qualité et la transparence vis-à-vis des familles. Il peut y avoir une biodiversité saine si elle est transparente et si on ne fait pas semblant.
L’intelligence artificielle : révolution ou évolution ?
CT : Quel impact l’IA aura-t-elle sur l’enseignement supérieur ?
Le bouquin de Laurent Alexandre et Olivier Babeau (auteurs de « Ne faites plus d’études », Edition Buchet-Chastel, 2025) est complètement provocateur et mélange plein de choses, mais c’est stimulant. D’abord, l’IA va transformer profondément la recherche, c’est clair. Toutes les disciplines scientifiques sont impactées.
Dans quelle mesure va-t-elle impacter la formation ? Nul ne le sait, mais je suis assez d’accord avec eux : ça va offrir de très grandes opportunités. Maintenant, il y a le problème de savoir si on ne va pas vers une scission entre ceux qui maîtrisent et ceux qui ne font que « scroller ».
Dans quelle mesure va-t-elle impacter la formation ? Nul ne le sait, mais je suis assez d’accord avec eux : ça va offrir de très grandes opportunités. Maintenant, il y a le problème de savoir si on ne va pas vers une scission entre ceux qui maîtrisent et ceux qui ne font que « scroller ».
CT : Comment repenser la formation ?
Là où ils ont profondément raison, c’est de répéter que le scénario « j’étudie puis je travaille » est fini. Il faut arriver à faire, en partie grâce à ces outils, un système de formation tout au long de la vie.
Il y aura des certifications, des choses plus légères. Si on casse un peu les castes, l’idée qu’on est déterminé très tôt, tout le monde est prêt à ces évolutions. Ce n’est pas contradictoire avec une idée d’exigence.
Je pense qu’on peut défendre le fait qu’en se servant de l’intelligence artificielle, la formation scientifique, mais aussi de sciences humaines et sociales quantitatives, tournées vers les problèmes concrets, est indispensable. Il ne faut pas envoyer nos collègues des sciences humaines au bûcher, il faut simplement leur demander de se désidéologiser un peu.
Il y aura des certifications, des choses plus légères. Si on casse un peu les castes, l’idée qu’on est déterminé très tôt, tout le monde est prêt à ces évolutions. Ce n’est pas contradictoire avec une idée d’exigence.
Je pense qu’on peut défendre le fait qu’en se servant de l’intelligence artificielle, la formation scientifique, mais aussi de sciences humaines et sociales quantitatives, tournées vers les problèmes concrets, est indispensable. Il ne faut pas envoyer nos collègues des sciences humaines au bûcher, il faut simplement leur demander de se désidéologiser un peu.
Des raisons d’espérer
CT : Quelles sont les pistes pour l’avenir ?
Il y a des leviers qui ont marché, comme les investissements d’avenir. On aurait dit il y a quinze ans que les juristes d’Aix s’entendraient avec les matheux et physiciens de Luminy pour faire une seule université, on nous aurait répondu qu’il fallait arrêter l’alcool. Donc les choses bougent.
La pyramide des âges va être terrible dans l’enseignement supérieur : peu de candidats et beaucoup de départs à la retraite. On va devoir se battre pour avoir des gens. Il va bien falloir les attirer, ce qui risque de poser enfin la question du niveau de rémunération des enseignants-chercheurs.
Je pense profondément qu’il faut aborder le débat sur l’enseignement supérieur et la recherche avec beaucoup de pragmatisme et de transparence. Il est indispensable qu’en 2027, on soit sur des idées plus évoluées. La démographie, l’international, les questions géopolitiques peuvent nous faire évoluer d’une manière positive.
La pyramide des âges va être terrible dans l’enseignement supérieur : peu de candidats et beaucoup de départs à la retraite. On va devoir se battre pour avoir des gens. Il va bien falloir les attirer, ce qui risque de poser enfin la question du niveau de rémunération des enseignants-chercheurs.
Je pense profondément qu’il faut aborder le débat sur l’enseignement supérieur et la recherche avec beaucoup de pragmatisme et de transparence. Il est indispensable qu’en 2027, on soit sur des idées plus évoluées. La démographie, l’international, les questions géopolitiques peuvent nous faire évoluer d’une manière positive.
Cet entretien a été réalisé dans le cadre d’une série d’interviews sur l’avenir de l’enseignement supérieur français. Les propos ont été recueillis avec l’accord de l’interviewé, qui a souhaité que certains aspects sensibles de sa fonction soient traités avec la confidentialité nécessaire.
