Dans Le triomphe des égoïsmes, Camille Peugny décrit une société où la lutte pour les places s’insinue dans les choix d’école, les trajectoires de travail, les adresses où l’on s’installe, jusqu’aux gestes les plus ordinaires. À mesure que les sécurités paraissent plus incertaines, chacun apprend à se protéger, et l’égoïsme devient une contrainte sociale. L’auteur suit le fil de cette individualisation depuis le virage des classes moyennes supérieures, qui sanctuarisent leurs acquis par des stratégies de contournement, jusqu’aux nouvelles formes de prolétariat et aux marges du salariat (livreurs, VTC…), où l’isolement du travail, la fragilité des collectifs et la précarité obligent à “s’assurer soi-même”, souvent au prix du commun.

L’ouvrage sociologique mérite d’être contextualisé. En France, l’État social n’a jamais été aussi important, et la redistribution y demeure parmi les plus élevées. La tension vient aussi d’un autre nœud, le ralentissement de la croissance et surtout de la productivité. Quand la richesse progresse moins vite, la redistribution devient plus conflictuelle, et le sentiment d’injustice plus corrosif — sans qu’il soit besoin d’invoquer un effondrement des protections.

Dès lors, “détendre” le corps social sans jugements moraux suppose de s’attaquer à la répartition originelle des chances, d’abord par l’école : individualisation des apprentissages, mentorat, refonte des méthodes (lecture, calcul, écriture), exigences et discipline réellement tenues partout. C’est en restaurant des standards communs qu’on réduit la tentation du contournement. Faute de quoi les comportements séparatistes sont stimulés : fuite vers un enseignement privé perçu comme plus efficace et plus strict, désormais au-delà des seules classes supérieures. Cette séparation est aussi une réaction à l’inefficacité ressentie de l’État régalien, social et éducatif, paradoxalement au moment où il n’a jamais été aussi présent. Enfin, le livre est moins convaincant lorsqu’il associe mécaniquement ces pratiques à une “droitisation” : le cœur métropolitain, parfois séparatiste dans ses choix résidentiels et scolaires, demeure souvent progressiste sur les valeurs ; le “chacun pour soi” relève alors autant d’un arbitrage sous contrainte que d’un basculement idéologique ?

Jean-Marc Pasquet