On ne forme plus : on se raconte. Dans Gourou, la fiction attrape au vol ce que beaucoup voient proliférer dans les entreprises et les administrations : des séances qui se ressemblent, où l’on installe la subjectivité, où l’on colle des post-its sur « l’humeur du matin » à la place d’objectifs clairs, et où l’infantilisation avance masquée sous la cape de la bienveillance. Le personnage de Matt, coach charismatique joué par Pierre Niney, n’est pas seulement un personnage : c’est un symptôme. Celui d’une dérive où l’accompagnement, censé émanciper, devient une mise en condition psychologique, légère comme une mousse, et pourtant pesante, car elle se substitue à l’exigence la plus élémentaire du travail : la compétence en phase avec le poste.

Le film rend visible un retournement subtil et inquiétant : à mesure que les catalogues de formation s’emplissent de “leadership”, de “soft skills” et d’“intelligence émotionnelle”, la responsabilité managériale se dissout dans un brouillard de postures et d’états d’âme. Au lieu de nommer les problèmes, de trancher, d’organiser, on convoque la parole, on ritualise la “médiation horizontale”, on fait comme si la décision était une violence et l’autorité un archaïsme. Les problèmes enfouis ou intimes (on soulignera la performance de Antony Bajon) se mêlent aux pratiques professionnelles. Le manager est prié de devenir l’animateur souriant d’une communauté émotionnelle, un facilitateur de bien-être, quand il devrait rester un décideur responsable, comptable d’un cap, d’un niveau d’exigence, d’un résultat.

Et comme le coaching manque souvent de légitimité académique et professionnelle, le flou devient une méthode : des concepts brumeux, des slogans en guise de repères, une morale de l’auto-responsabilisation poussée jusqu’à l’occultation du réel. Quand ça ne fonctionne pas, ce n’est jamais le dispositif qui échoue : c’est l’individu qui “résiste”, qui “n’est pas aligné”, qui “doit travailler sur lui”, jusqu’à la prochaine séance. La promesse d’autonomie tourne à la culpabilisation ; la quête de sens, à l’emprise douce. La tentation de bien évaluer ce concept de foire est une promesse de spectacle suivant.

Voilà ce que Gourou raconte sans grand discours : une époque où l’on préfère réparer les âmes plutôt que les organisations, où l’on remplace la formation par un rite, l’autorité par une ambiance, la compétence par une posture. Et le film laisse une question, simple et dérangeante : à quel moment l’aide, quand elle se pare de bonté, devient-elle une manière élégante d’éviter de décider ?

Le Taulier