Le succès populaire de L’Abandon, film de Vincent Garenq consacré aux onze derniers jours de Samuel Paty, dit quelque chose du pays. Par sa mise en scène sobre, rigoureuse, presque clinique, le réalisateur construit un récit d’une redoutable précision. Antoine Reinartz, bouleversant de retenue, donne à Samuel Paty une présence pudique.

Le film rappelle d’abord la réalité du cours. Une séance cadrée par l’éducation nationale sur la tradition des caricatures en France, la liberté d’expression et la liberté de conscience. Pourtant, une élève absente fabule sur un comportement bienveillant présenté comme discriminatoire ; les réseaux sociaux transforment l’affabulation en accusation ; des militants religieux et pseudo-associatifs amplifient la calomnie ; l’institution, alertée, ne protège pas l’un des siens.

Le film ne caricature pas. Il montre des parents qui tentent de calmer le jeu, des collègues solidaires, une principale qui cherche les bons leviers. Mais il montre aussi une chaîne administrative incapable de répondre à l’urgence. La scène des appels, des référents, des procédures et des post-it accumulés résume une faillite française : tout le monde note, transmet, classe, mais personne ne tranche. L’État sait tracer, mais ne sait plus toujours agir.

Il montre aussi une autre défaillance : celle d’un certain syndicalisme qui, au lieu de défendre d’abord un collègue menacé dans l’exercice de sa mission, paraît relire l’affaire à travers ses seuls réflexes politiques.

Il révèle le cloisonnement entre police municipale et police nationale : un comportement suspect repéré, aurait dû nourrir une réaction de précaution. Il se perd dans les murs administratifs. C’est tout le drame d’un État en silos, qui repère sans relier, alerte sans protéger.

L’Abandon parle ainsi de l’islamisme comme idéologie politique, capable d’utiliser le vocabulaire de la blessure pour imposer son emprise.

Le danger vient aussi de l’écosystème qui prépare les esprits et transforme l’école en champ de bataille symbolique. Et de notre impuissance.

Il fallait sortir Samuel Paty du tambour administratif. Il fallait le protéger, regarder les réseaux fondamentalistes et leurs relais. La République ne se défend pas seulement par des hommages, mais par des décisions prises avant les drames. Le succès du film dit une chose simple : le pays n’a pas oublié Samuel Paty. Comme un écho à l’affaire de la disparition de Lyhanna, il s’inquiète de l’inefficacité de son État.

Le Taulier