HÔPITAL : Davantage de temps médical et sécuriser les parcours de soins

Caroline (pseudo) est praticienne. Elle nous parle d’un hôpital public qui craque sous la pression de la demande de soins, de la pénurie de personnels et des charges administratives qui empiètent sur l’exercice médical. Si la Cour des comptes appelle à une meilleure régulation des urgences et à une articulation accrue avec la médecine de ville, nombre d’infirmiers et aides-soignants avaient alerté dès le début des années 2000 sur ce qui risquait de créer des goulots d’étranglement que nous constatons aujourd’hui. Pour le corps des médecins, les récentes dispositions adoptées sur les « déserts médicaux » vont conduire à d’autres impasses.

Portrait de Patricia Leterrier Entretien réalisé par Patricia Leterrier, membre de Convergences Travaillistes.

Quelles sont vos remarques à la suite du plan du gouvernement ?

Comment peut-on accepter qu’une loi aussi lourde de conséquences pour l’avenir de la médecine ait été votée alors que seulement 108 députés sur 577 étaient présents ?

On demande aux médecins d’être disponibles jour et nuit, de faire des gardes de 24 heures, de travailler 60 à 80 heures par semaine, mais les représentants de la nation, eux, ne sont même pas présents pour voter une loi qui va bouleverser notre profession. C’est une hypocrisie insupportable.

Passer douze années à se former, à enchaîner les gardes, à travailler 60 à 80 heures par semaine pour un salaire inférieur au SMIC horaire, c’est déjà un sacrifice immense. On nous répète que nos études sont “payées par l’État”, mais la réalité est que c’est nous, internes et externes, qui faisons tourner l’hôpital public à moindre coût. Pendant toutes ces années, nous avons peu de temps pour nous, nous mettons notre vie personnelle entre parenthèses, nous supportons une charge de travail que peu de professions accepteraient.

Arrivés à 30 ans, après tous ces efforts, beaucoup d’entre nous ont un conjoint, parfois des enfants, une vie de famille à construire. Et c’est précisément à ce moment-là que certains voudraient nous retirer le droit de choisir librement où nous installer ? C’est une véritable double peine : après avoir donné plus d’une décennie au système de santé, nous devrions en plus sacrifier notre liberté et nos attaches personnelles.

On compare parfois notre liberté d’installation à celle des professeurs des écoles. Oui, leur métier est exigeant et pas assez valorisé, mais eux n’ont pas passé 12 ans à étudier et se former tout en servant l’État, ne sont pas exposés au stress et la responsabilité de vie et mort sur des patients, n’ont pas dû travailler toutes ces heures supplémentaires non payées. Pour nous, exercer en libéral a un prix : pas de congés payés, pas de congé maternité/paternité, et il faut financer nous-mêmes notre retraite.

La vérité, c’est que cette coercition ne résoudra rien. Forcer un médecin à s’installer quelque part, c’est prendre le risque qu’il s’épuise, qu’il démissionne, qu’il quitte la médecine libérale, voire qu’il parte à l’étranger où les conditions sont bien meilleures. Résultat : ce sont les patients qui en paieront le prix.

Quelles seraient vos idées pour résoudre le problème des déserts médicaux ?

Ce ne sont pas les médecins qui doivent payer les erreurs politiques passées, celles qui ont affaibli l’hôpital public et réduit les budgets de la santé pendant des années. Et si les médecins manquent aujourd’hui, ce n’est pas parce qu’ils refusent de travailler : c’est parce qu’on les a découragés, surchargés, épuisés.

DES PISTES POUR S’EN SORTIR

Moins de paperasse et plus de temps médical, plus d’universités dans les zones sous-dotées pour former localement les futurs médecins, et surtout des incitations fortes pour s’installer : aides financières, soutien logistique, conditions de travail attractives. Ce qui attire, ce n’est pas la contrainte, c’est la confiance et le respect.

Être médecin, ce n’est pas un métier comme les autres. Nous faisons face à la mort, nous voyons la détresse des gens, le malheur d’autrui. Nous ne comptons pas nos heures. Nous passons nos nuits à veiller sur des vies, parfois en oubliant de prendre soin de la nôtre.

Pendant le Covid, la population nous applaudissait depuis les balcons. Et puis, presque du jour au lendemain, ces mêmes applaudissements se sont transformés en reproches. Aujourd’hui, on nous traite d’égoïstes parce que nous refusons d’aller nous installer dans des zones imposées. Parce que nous voulons choisir où vivre, où travailler, où élever nos enfants après plus d’une décennie de sacrifices. C’est un paradoxe cruel : d’abord applaudis pour notre engagement, aujourd’hui accusés de manquer de civisme.

Cette loi ne changera rien. Après tous ces efforts, après toutes ces années de sacrifices, aucun jeune médecin ne s’installera là où il n’a pas choisi. Nous nous tournerons vers l’étranger, vers la médecine non conventionnée. D’autres iront comme un ancien premier ministre, faire de la médecine esthétique ou vers tout ce qui nous laisse un minimum de liberté. Nous ne céderons pas à des contraintes qui briseraient notre équilibre déjà fragile. Le résultat ? Moins de médecins encore. Des zones désertées toujours plus vides.

À l’étranger, décentraliser l’hôpital et valoriser les bonnes pratiques

Le système britannique de santé public, au bord de l’épuisement, bénéficie d’un investissement de rattrapage historique par le nouveau gouvernement Travailliste. Parfois citée en modèle, la gouvernance des hôpitaux publics des pays nordiques est largement décentralisée. Elle rend responsable chaque comté de l’organisation et du financement des services de santé sur son territoire. Cette structure décentralisée confère aux administrateurs d’hôpitaux une autonomie substantielle, leur permettant d’adapter la prestation des soins à la demande et aux ressources disponibles. En Suède, l’effort budgétaire est 1 point inférieur à celui de la France avec pourtant une densité de population plus faible et une population vieillissante. Singapour est souvent cité comme « modèle », ce pays a adopté un modèle mixte intégrant des éléments publics et privés. Les hôpitaux publics (80% des lits), appelés restructured hospitals, appartiennent au gouvernement, offrant des soins subventionnés à la population. Singapour parvient, grâce à des pratiques de gestion modernes, à contenir ses dépenses publiques en santé.

Sources : Rapport de la Commission des affaires sociales du Sénat français, Statista, L’Opinion

Au lieu de nous forcer, l’État devrait s’attaquer aux véritables causes de la désertification. L’hôpital public agonise : urgences saturées, services sous-financés, patients laissés à l’attente, personnels soignants épuisés. Il devrait moderniser le système : centraliser les données patients comme c’est déjà fait en Belgique, un vrai parcours de soins avec des orientations plus simples, un soutien aux médecins et aux équipes, la simplification des procédures administratives. Si l’hôpital public fonctionnait correctement, si les patients étaient mieux pris en charge, la médecine libérale serait moins surchargée.

Aujourd’hui, nous voyons l’hôpital public se déliter. Et parfois, on se demande si ce n’est pas voulu : préparer une médecine à deux vitesses, où les patients les plus fragiles subissent les pires conséquences, et où les médecins portent le blâme. Nous ne sommes pas des ennemis. Nous sommes ceux qui maintiennent ce système à flot, souvent au prix de notre santé, de notre équilibre, de notre famille. Nous avons consacré plus de dix ans de notre vie, nos forces, nos nuits, nos week-ends, pour sauver des vies. Et maintenant, on veut nous retirer notre liberté. Cette liberté, c’est ce qui nous permet de continuer à soigner avec passion. La menacer, c’est revenir sur notre engagement.

Retour en haut