Avec Nous avons encore envie, Raphaël Glucksmann signe un livre vivant, souvent construit comme un carnet de rencontres. Enseignants, soignants, élus locaux, entrepreneurs, citoyens : il se frotte à des situations réelles et cherche à « renouer avec le réel ». Son récent meeting d’Aubervilliers reprenait d’ailleurs largement cette trame, mêlant récit personnel, témoignages de terrain et propositions politiques.
RENOUER AVEC LES FONDAMENTAUX
Nation, souveraineté, autorité, fierté d’être français ne sont pas étrangères à la gauche. Elles appartiennent à son histoire républicaine. Raphaël Glucksmann les tire de son vécu d’enfance et des récits familiaux. Il évoque la reconstitution d’un arbre généalogique à l’école primaire, ses lectures, « de la Reine Margot, de Jean Valjean, des Manouchian, comme s’il s’agissait des membres de notre famille ». C’est ce qui rend la démarche intéressante. Puisant dans ses souvenirs et dans la littérature française, il réhabilite des notions longtemps regardées avec méfiance dans une partie de son espace politique. En les articulant à l’idéal européen, il corrige aussi la pente d’un macronisme qui a parfois relativisé l’identité française dans une forme d’économicisme invertébré.
Sur l’immigration, il accepte de regarder un sujet difficile sans fantasme ni déni. Une convention citoyenne représentative dirait probablement la réticence du pays face aux flux actuels, nourrie par les tensions visibles dans les tribunaux, les prisons, les services publics ou certains filets sociaux. Mais le livre rappelle aussi que l’hôpital, les services à la personne ou plusieurs métiers en tension tiennent grâce au travail immigré. Le mérite de Glucksmann est d’accepter la complexité plutôt que de choisir entre angélisme et caricature.
Sur le régalien, quelques passages frappent juste, notamment sur les narcotrafics ou les violences domestiques. La progression des violences dans l’espace public depuis une décennie reste toutefois moins explorée qu’elle ne le mériterait, alors même qu’elle affecte directement la vie quotidienne, les usages de l’espace commun et la confiance civique.
Sur l’école, Glucksmann marque des points par son volontarisme : réhabilitation du bâti scolaire, retour aux savoirs fondamentaux, autorité éducative, lutte contre les écrans, ambition d’éducation populaire. Mais il reste discret sur les doctrines pédagogiques, l’organisation du système et la stratégie de remontée dans les classements internationaux. Le Portugal a montré qu’une amélioration durable était possible grâce à la continuité des politiques publiques, à la responsabilisation des établissements, à certaines mutualisations territoriales et à la diffusion de méthodes éprouvées.
« C’est autour de ce fil directeur que pourrait se construire la maison commune que nous appelons de nos vœux. Une gauche du travail et de la participation, capable d’opposer à la préférence nationale un récit plus puissant encore » — Jean-Marc Pasquet, cofondateur du think tank Convergences Travaillistes
LE TRAVAIL COMME FIL CONDUCTEUR
Reste alors un fil conducteur qui pourrait donner davantage de force à l’ensemble : le travail et l’activité. Beaucoup des difficultés qu’il décrit — déficits publics, tensions sociales, financement des retraites, intégration, logement ou pouvoir d’achat — renvoient au même défi. La France souffre moins d’un problème de répartition que d’un déficit de production et de participation.
Le débat sur les retraites lui-même pourrait être déplacé. Avant de se demander comment partager une richesse insuffisante, encore faut-il produire davantage de richesse. Nous manquons souvent de confiture avant de débattre de sa répartition. Le récent ouvrage d’Hippolyte d’Albis, « Économie des âges de la vie », invite d’ailleurs à dépasser les caricatures sur la prétendue guerre des générations pour mieux regarder les conditions de création de richesse et les transferts entre les âges de la vie.
Le logement est emblématique de cette question. Le contrat entre les générations auquel aspire Glucksmann ne tiendra pas si les jeunes actifs ne peuvent plus se loger, si la mobilité professionnelle est entravée et si la construction demeure à l’arrêt. Administrer la pénurie ne suffit plus. Il faut retrouver une politique de l’abondance sur les biens utiles. Sur ce terrain, une gauche trop habituée à réguler l’existant peine encore à penser les conditions de la production et, disons un mot qui fâche, du « retour sur investissement ».
C’est sans doute là que se situe l’apport spécifique de Convergences Travaillistes. Le travail n’est pas un sujet parmi d’autres. Il relie les questions d’intégration, d’école, de logement, de retraites, de souveraineté industrielle et de finances publiques. Une gauche de gouvernement retrouvera sa crédibilité lorsqu’elle fera de l’augmentation du taux d’activité, de la production et de la contribution du plus grand nombre son objectif central. Et lorsqu’elle renouera avec cette « décence commune » chère à Orwell, qui fait du respect du travail, de l’effort et de la responsabilité partagée les fondements d’une société démocratique.
C’est autour de ce fil directeur que pourrait se construire la maison commune que nous appelons de nos vœux. Une gauche du travail et de la participation, capable d’opposer à la préférence nationale un récit plus puissant encore : celui de la contribution nationale. Car ce qui fonde durablement une communauté politique n’est pas seulement l’origine, ni même l’identité, mais la participation de chacun à une œuvre commune, à contribuer. La question décisive n’est donc pas seulement : « Qui sommes-nous ? », mais aussi : « Que produisons-nous, que transmettons-nous et que construisons-nous ensemble ? ». Un idéal contributif qui puise à la fois dans l’héritage d’émancipation de Jaurès, le sens de la nation de De Gaulle et l’esprit de responsabilité de Mendès France.
Jean-Marc Pasquet

