« Faire grossir le gâteau avant d’en distribuer les parts »
Directeur de l’Observatoire du Long Terme et auteur du rapport Le Grand Décrochage, Vincent Champain décrypte les ressorts profonds de la stagnation productive française. Entre retard historique, leviers sous-exploités et urgence d’un récit politique de long terme, il livre un diagnostic sans concession — et quelques pistes pour 2027.
Un entretien réalisé le 11 avril 2026 par Jean-Marc Pasquet et Théo Lazuech pour Convergences Travaillistes.
Vincent Champain est directeur de l’Observatoire du Long Terme et auteur de Le Grand Décrochage : débloquer la productivité pour sauver le modèle français (2026). Il livre ici un diagnostic sans concession sur l’origine du décrochage productif français, les leviers sous-exploités, et les conditions d’un récit politique de long terme capable de remettre la France sur le chemin de la prospérité.
Convergences Travaillistes : La productivité est un concept souvent jugé austère, voire technocratique. Pourquoi faut-il absolument s’y intéresser ?
Vincent Champain : C’est vrai que ça peut sembler un concept d’économiste. Mais sur le long terme, c’est ce qui explique pratiquement tout. C’est ce qui fait qu’on n’a plus de toilettes sur le palier, qu’on a une douche, une baignoire, que chacun a une voiture. On ne s’en rend pas compte, mais chacun dispose aujourd’hui d’un niveau de confort que même il y a quarante ans pratiquement personne n’avait en France.
Pour illustrer l’ampleur de la chose : en l’an 1000, la richesse par tête en France était d’environ 1 800 dollars. C’est à peu près le niveau actuel du Sénégal. En 1840 — soit 840 ans plus tard — on était à 3 500 dollars. Autrement dit, pendant des siècles, les progrès ont été très lents. Puis la révolution industrielle a tout accéléré : on est passé à 35 000 dollars par tête en 1980. La richesse s’est multipliée par quarante en un siècle. C’est ce qui fait la différence entre la carriole à cheval et l’eau courante, entre l’absence de soins et l’accès aux traitements modernes.
CT : Pourtant, les gens ont le sentiment de s’appauvrir…
VC : Ils ne s’appauvrissent pas au sens absolu. Mais la richesse augmente beaucoup moins vite. Et quand la croissance tombe à 1 % — et que ce 1 % n’est pas redistribué de façon homogène — la probabilité de voir du déclassement augmente fortement. Les gens voient du déclassement autour d’eux. Ce sentiment est réel, même s’il ne correspond pas à un appauvrissement collectif au sens strict.
CT : Vous parlez d’un « grand décrochage » de la France. De quoi s’agit-il exactement ?
VC : Le décrochage dont on parle commence au début des années 1980. On a analysé cet écart selon les trois causes habituelles de la croissance : le facteur travail, le facteur capital et le facteur innovation.
Le facteur le plus important à court terme, c’est le travail — non seulement le taux d’emploi et la durée du travail, mais aussi quelque chose dont on parle moins : l’efficacité du travail. La France a un mode de management qui mobilise moins les salariés et qui ralentit la diffusion de l’innovation par rapport à d’autres pays. Sur ce seul levier travail, on pourrait gagner jusqu’à 15 points de PIB. Mais une fois ces gains réalisés, on atteint un plafond : on ne peut pas indéfiniment allonger le temps de travail.
CT : Et sur l’innovation ?
VC : C’est le levier le plus puissant à long terme, parce qu’il n’a pas de limite. Le seul secteur numérique explique déjà plus de 6 points d’écart entre la France et les États-Unis. La taille des dix plus grosses entreprises américaines du numérique explique à elle seule 10 points d’écart. Par ailleurs, la France investit environ 2 points de PIB en recherche, quand les meilleurs pays en font 3. C’est massif, et ça ne se rattrapera pas en quelques années — il faudra une génération. On sait aussi créer des startups en France, mais on a du mal à les faire grossir, notamment parce que notre marché intérieur est moins intégré.
CT : Et le capital ?
VC : C’est là où c’est le plus surprenant. En taux d’investissement global, on n’est pas en retard. Mais dans le détail, on investit plus dans l’immobilier et moins dans l’investissement productif — moins de robots dans les usines, par exemple. Et une partie de nos investissements servent uniquement à compenser nos retards sur le travail : les caisses automatiques dans les supermarchés français n’existent pas aux États-Unis, tout simplement parce qu’ils n’en ont pas besoin avec leur cadre d’emploi.
CT : Vous expliquez qu’une productivité plus élevée rendrait les réformes structurelles — notamment sur les retraites ou les services publics — politiquement plus soutenables. Jusqu’où peut-on desserrer les contraintes par la seule croissance ?
VC : L’effet est assez massif. Si on mettait le PIB au niveau qu’on aurait si le décrochage avait été rattrapé, on retrouverait une sérénité qui permettrait de conduire ces réformes dans de bien meilleures conditions. Mais ce serait une erreur de croire qu’on pourrait alors faire l’impasse sur des choix difficiles. Dans le portefeuille d’activités du secteur public, il y a des incohérences qu’on doit traiter : est-ce normal de très mal rembourser l’optique et le dentaire, tout en remboursant les cures thermales ? Est-ce logique que l’aide alimentaire aux plus démunis relève du secteur associatif, tandis que l’État opère des divertissements télévisuels ? Ces discussions, on peut et on doit les avoir. La croissance retrouvée y aide — mais elle ne les remplace pas.
CT : Vous êtes sévère sur la politique normative européenne. Vous écrivez qu’on ne peut pas vouloir reconquérir les marchés internationaux tout en enfermant nos entreprises dans des standards qui les cantonnent à des niches.
VC : Quand on regarde l’histoire de la productivité depuis l’an 1000, trois leviers reviennent systématiquement : la standardisation, la mécanisation et l’échange. La standardisation, c’est passer de l’artisanat à l’industrie, faire en série plutôt qu’à l’unité. C’était la force de l’Europe au moment du GSM : Nokia dominait le monde, et Alcatel en France était un géant. Pourquoi ? Parce que les standards nous rendaient plus forts à l’export.
Aujourd’hui, on a l’impression que les standards ne sont plus là pour rendre les entreprises plus fortes à l’extérieur — ils sont plutôt là pour leur mettre des boulets aux pieds. C’est notamment ce qui se passe avec les standards environnementaux. Ils partent d’une bonne intention, mais si on va plus vite que le reste du monde, on devient non compétitif. Non compétitif, on perd deux fois : en productivité, et parce que nos produits un peu plus verts ne conquièrent pas le monde, qui sera conquis par des produits gris. Ça n’a aucun intérêt.
CT : Il faudrait donc distinguer normes économiques et normes à finalité politique ?
VC : Exactement. Quand les normes servent à améliorer l’efficacité productive, à créer des marchés plus vastes, elles sont un levier. Quand elles visent à donner à l’économie une finalité politique — interdire, contraindre — c’est l’inverse exact. Ce n’est pas l’innovation qui ralentit, c’est la réglementation qui bloque.
CT : Il manque un récit politique cohérent à la France pour rendre ces choix audibles. Comment sortir du prisme du court terme ?
VC : La situation actuelle en est un bon exemple. L’INSEE estime que l’impact sur le pouvoir d’achat de la crise du détroit d’Ormuz sera de 0,2 %. Le décrochage depuis les années 80, c’est 150 fois plus important. Et pourtant, ce sont les mesures de court terme qui monopolisent le débat. Le levier pouvoir d’achat des programmes politiques, c’est en gros du tax and spend — prendre aux uns pour donner aux autres, sans faire bouger la moyenne. Le décrochage en recherche — on produit désormais moins de publications scientifiques que l’Italie — à peine évoqué.
Si on ne traite que des solutions de court terme, on se réveillera dans quinze ans dans une situation encore pire. Ce n’est pas en transférant du pouvoir d’achat d’une catégorie à l’autre qu’on rendra la France plus riche.
CT : Une mesure court terme, une mesure long terme : que faudrait-il engager dès 2027 ?
VC : À court terme, il faut programmer — sur dix ans — le retour de la recherche à 3 points de PIB, contre 2 aujourd’hui. Et réorienter progressivement la dette vers l’investissement productif : on ne s’endette pour l’avenir que pour des choses qui créent la productivité pour l’avenir. On peut aussi réduire des temps morts dans l’organisation du travail — par exemple en développant le télétravail pour les arrêts maladie qui n’empêchent pas de travailler, mais seulement de se déplacer.
À long terme, le défi est de sortir ces sujets du clivage politique. Avec l’alternance permanente, aucune stratégie sur dix à quinze ans ne tient. La solution, c’est une instance de concertation transpartisane — gauche, droite, toutes tendances — sur les quatre ou cinq sujets structurants. Quelque chose d’analogue à ce qu’a été le Conseil d’orientation des retraites pour les pensions : on s’accorde sur les faits, on fixe une orientation, et ensuite les partis se battent sur la façon d’y arriver. Rattraper les États-Unis sur l’IA, c’est possible — la Chine l’a fait. Mais ça suppose une orientation tenue sur quinze à vingt ans.
CT : Et le dialogue social dans tout ça ?
VC : C’est un sujet qui souffre du fait qu’il n’y a plus de grains à moudre. Quand la productivité était au rendez-vous, il y avait beaucoup à distribuer — donc beaucoup à discuter. Aujourd’hui, les discussions devraient porter sur comment faire grossir le gâteau, pas uniquement sur comment répartir les parts. Notre système de négociation est bien fait pour la répartition des parts. Il n’est pas construit, à la différence du modèle allemand de cogestion, pour que les syndicats comprennent que leur intérêt est d’abord de faire grossir le gâteau, avant de négocier durement la part du salarié.
