Écologie : paroles de ruraux
Trois femmes, trois générations, un même village du Cantal. Philomène, Cendrine et Manon racontent ce que l’écologie signifie — ou ne signifie pas — vue depuis nos campagnes.
Entretiens réalisés en avril 2026 par Florence de Massol pour Convergences Travaillistes.
Que veut dire l’écologie dans nos villages ? À travers les voix de Philomène, Cendrine et Manon, trois femmes de la même commune mais de trois générations différentes, se dessine une réponse simple : une écologie utile ne peut partir que des vies réelles. Méfiante envers les leçons de morale, cette ruralité n’est pourtant pas indifférente au changement climatique. Ces entretiens racontent ainsi une écologie populaire, concrète, exigeante, qui accepte de changer mais demande d’abord à être comprise et écoutée.
Philomène — Bonjour, je m’appelle Philomène M. mais tout le monde m’appelle Philo. J’ai 82 ans et j’habite ici depuis ma naissance. D’ailleurs je suis née ici dans cette pièce. C’était le docteur Delors qui m’a fait naître. Je suis née l’année où les femmes ont eu le droit de vote. Ma mère me disait toujours « ma petite suffragette, tu iras loin ». Faut dire qu’elle avait son baccalauréat et dans le département, pour une fille, c’était rare. Avant moi ma mère a eu quatre autres enfants mais seules une sœur et mon frère ont survécu. Tout ça pour qu’il aille se faire tuer en Algérie… Je vis ici avec ma sœur Thérèse. Elle, elle n’a pas trouvé à se marier. J’ai eu 3 filles et c’est l’aînée qui a repris la ferme. Ils ont fait construire à côté.
Cendrine — Je m’appelle Cendrine, j’ai 42 ans. J’habite un petit village de 600 habitants dans le Cantal. Je travaille comme infirmière à Aurillac, en ce moment je suis de nuit. J’ai un fils avec mon précédent compagnon et une petite fille avec mon compagnon actuel. Mon fils vit avec son père en Charente. Ma fille va à l’école du village. Heureusement qu’il y a une école sinon on aurait déménagé. Chaque jour je fais le trajet entre chez moi et Aurillac. Environ 70 km aller-retour donc 2 fois 35/40 minutes de route quand tout va bien. Mais ce n’est pas le cas tout le temps. On a effectivement 2 voitures, mon compagnon travaille aussi à Aurillac.
Manon — Moi, c’est Manon, j’ai 17 ans. Je suis au lycée à Aurillac. J’habite ici avec mes parents, à la « campagne » comme on dit.
Philomène — Pffff. Je ne sais pas trop. On en parle bien beaucoup, il y a ces jeunes qui se collent aux routes, ça m’a choquée. On voit bien qu’ils ont peur. Mais bon, je me suis mise à l’internet alors je vais peut-être pouvoir me mettre à l’écologie !
Cendrine — Je ne sais pas trop ce que ça veut dire, l’écologie, par ici. C’est plutôt un problème général de la planète et pour ceux qui habitent dans les grandes villes. Pour eux, ça doit être important parce qu’ils ont la pollution, le bruit, la poussière. Mais ici… Nous, on habite une maison, on a un jardin, j’ai le potager, j’ai mes poules. C’est vrai, en y pensant, on vit encore un peu comme vivaient nos parents et, du coup, je pense qu’on est écologiste sans vraiment le savoir et même sans vraiment le vouloir.
Après il y a des écologistes qui vont vraiment trop loin. Comment on ferait nous sans voiture ? On ne pourrait pas vivre ici. Déjà que les campagnes se dépeuplent, alors là, il y aurait vraiment mais vraiment plus personne ! Les écologistes des villes devraient venir discuter avec nous, habitants du « monde rural » comme ils disent à la télé. Le monde rural, tout le monde en parle sans le connaître.
Après il y a les problèmes dus aux poisons qu’il peut y avoir dans notre environnement. Je sais que la mairie fait vraiment attention à la qualité de l’eau et je trouve que c’est très important. J’essaye d’acheter à manger dans les commerces où il y a des producteurs locaux. Et puis j’ai des poules donc les œufs, le potager donc des légumes, même si ça prend vraiment du temps… Mais, oui, c’est vrai que quand je vois qu’il y a des gens qui continuent à couper les arbres et les haies pour gagner quelques m² de pâture, à mettre les ruisseaux à nu (après les ruisseaux sont trop chauds en été et il n’y a plus rien qui y vit), à balancer du Roundup en douce le long de leur chemin et dans le cimetière… Ils sont inconscients. Je suis infirmière et je sais que c’est très mauvais pour la santé. Ou alors ils s’en fichent. Ils doivent déjà fumer et boire comme des trous, alors le Roundup…
Tout ça, ça ne me plaît pas. Je pense que s’occuper un peu d’écologie, ça serait de s’occuper un peu de tout ça, pour que notre pays, l’endroit où nous on vit, reste propre.
Manon — C’est « sauver la planète », non ? Mais si ça veut dire plus rien faire, nous empêcher de tout, alors je ne suis pas d’accord. D’ailleurs avec mes parents on fait déjà beaucoup : compost, manger local, le potager… Et dans le village on fait aussi pas mal. Et les villes qui nous font la morale, ça, ça m’énerve : genre on devrait faire plus, mais on n’a pas toujours le choix. Par exemple, la gare est fermée, alors on prend la voiture tout le temps, on n’a pas le choix. Et moi j’attends d’avoir mon permis le plus vite possible.
Philomène — On a le cantou avec son poêle et des radiateurs électriques. Ma fille a fait mettre des radiateurs dans nos chambres. Mais c’est cher ! Qu’est-ce que c’est cher ! Avant on n’avait même pas ça alors c’est un grand progrès.
Cendrine — On se chauffe avec un poêle à bois pour la pièce de séjour et sinon on a des radiateurs électriques. Ce n’est pas super. Notre maison a été construite dans les années 60 donc au niveau isolation, ce n’est pas ça. Il faudrait qu’on fasse de l’isolation : le toit, les murs, les fenêtres. Les fenêtres on a fait ça avec mon beau-père. C’est bien mieux. On a encore la porte de la maison et celle du garage de prévues. Mais le reste c’est compliqué et c’est très cher. Les aides du gouvernement, on n’y comprend rien, ça change tous les mois, il y a des gens qui doivent venir pour nous aider, nous donner des conseils, on nous dit que ce sont des escrocs. Les panneaux solaires sur le toit ! Il y a des gens dans le village qui l’ont fait, ça n’a jamais vraiment fonctionné… Alors on met des pulls. Il paraît que les auvergnats sont connus pour ça, mettre des couches de vêtements comme les oignons.
Il faut pouvoir garder de l’argent pour les vacances, sinon on n’a plus de vie. Isoler, va falloir qu’on s’y mette mais petit à petit parce que ce sont des dépenses énormes. Dépenser pour faire des économies, ce n’est pas logique. Quelquefois on se demande même si ça vaut le coup pour notre maison. Je l’aime, notre maison, notre fille y grandit. Mais peut-être qu’il faut qu’on en change et qu’on aille dans quelque chose de mieux isolé. Si le gouvernement veut faire quelque chose pour nous, qu’il mette en place des aides, même moins importantes, mais qui restent pour au moins 5, 6 ans ! Parce que franchement chauffer le Cantal, ce n’est pas à la portée de notre bourse.
Manon — On a une pompe à chaleur et un poêle dans la cheminée.
Cendrine — Oh, les chasseurs ! Bon, je ne chasse pas, mon père ne chassait pas, dans la famille on ne chasse pas. Alors oui, quand je les entends, quand ils font des battues autour de la maison, j’avoue que ça me fout la trouille, surtout quand les enfants sont dehors. Bon après, il ne faut pas exagérer non plus. J’en connais des papis, la chasse, c’est toute leur vie. S’il n’y avait pas ça, ils resteraient devant la télé toute la journée, ils ne feraient pas de vieux os. Alors, comme dans beaucoup de choses, c’est une question d’équilibre. Vous savez, on parle de bénéfices-risques en médecine et on devrait faire la même chose avec l’écologie.
Mais quand l’ACCA relâche des lièvres, des faisans qui viennent se réfugier dans le jardin… Ils n’ont jamais connu la nature, ces pauvres bêtes. Comment est-ce qu’ils pourraient se débrouiller, lâchés une semaine avant qu’on vienne leur tirer dessus ? Franchement, je ne comprends pas !
D’un autre côté, les sangliers font de plus en plus de dégâts par ici. Il y en a beaucoup et de plus en plus. Mais comme il n’y a pas d’animal qui les mange, faut bien que les chasseurs s’en chargent. C’est un peu pareil avec les cerfs et les chevreuils : ma tante a un petit bois sur la montagne. Elle me dit qu’il y a tellement de chevreuils et de cerfs qui viennent manger l’écorce des arbres parce qu’ils sont affamés que ses arbres périssent. Donc là aussi les chasseurs ont un rôle à jouer. Il faudrait un peu qu’ils se mettent à penser environnement, équilibre, et pas seulement plaisir de viser et de tuer !
Philomène — Il s’améliore. On n’a plus ces mois entiers avec la glace et la neige. Les feuilles arrivent plus tôt. On peut faucher et faner plus tôt aussi. Mais les sécheresses, ça c’est un problème.
Cendrine — Ça c’est sûr que les écolos, ils avaient raison pour le climat. On le voit qui change. Il y a beaucoup moins de neige que quand j’étais gamine. Il y a plus de chaleur en été. Pouvoir sortir en été sans une petite laine quand le soleil est couché, ici c’était vraiment très rare. Maintenant c’est quasiment tous les étés. Il y a des moments où on peut dire que c’est plus agréable.
Par contre, quand il pleut, les grosses pluies font peur. Il y a quelques semaines, il y a eu un éboulement. Un garage et une partie d’une maison ont été détruits. Les gens à l’intérieur se sont échappés, ils n’ont rien eu, mais ils ont vraiment eu très peur. Il y a aussi cet énorme rocher qui a dévalé dans la Cère. Donc oui, le climat change et il change même très vite.
Il y a autre chose qui change aussi. Quand j’étais gamine, quand on rentrait le soir en voiture après avoir été dîner chez les grands-parents, on rencontrait toujours des bestioles sur la route : un blaireau, une chouette, 2 lièvres qui se poursuivaient. Maintenant on ne voit plus rien, plus rien du tout. On peut faire la route tranquille, ça, on ne risque pas de les écraser, il y en a plus. C’est triste.
Manon — On en parle au lycée. On a peur que la station du Lioran doive fermer s’il n’y a plus assez de neige. Parce que c’est trop bien de pouvoir aller au ski tout l’hiver. Et puis ça donne du travail : mon frère est saisonnier là-bas. Ma Mamiphilo, elle le dit tout le temps « c’était pas comme ça avant ».
Philomène — Pour améliorer le sort des bêtes. Parce qu’elles ne sont pas traitées comme il faut. Avec ma mère on a toujours fait attention à nos chiens. Ils ne restaient pas attachés tout le temps. Avec Thérèse on met des graines pour les oiseaux et je ne dis jamais à mon gendre quand je vois un renard sinon il va aller le tuer.
Cendrine — Sur les aides, qu’ils arrêtent de changer les règles tous les 3 mois. Il faut quelque chose de stable, même si c’est moins important. C’est quand même plus facile à utiliser. Et je pense qu’en plus, il y a beaucoup de gens qui s’y mettraient parce qu’ils auraient moins peur, ils se méfieraient moins, ça ferait boule de neige.
Autre chose : les trajets en voiture, ça commence à me peser. Surtout quand je suis de nuit, je roule à des heures où ce n’est pas agréable, où il n’y a personne sur la route, où il fait nuit. Quand je rentre à 7h00 du matin, qu’on est au mois de décembre, qu’il a du grésil, de la neige… S’il y avait plus de trains, je pourrais prendre le train, je laisserais ma voiture à la gare de Vic et ensuite il faudrait un bus pour aller à l’hôpital. D’ailleurs, il faudrait plus de bus parce qu’il y a plein de papis et mamies qui aimeraient aller en ville et qui ne peuvent plus. Oui, je pense que du côté des transports, ça pourrait être mieux organisé.
Pour ce qui est des poisons dans l’environnement, on a la chance de vivre dans un département protégé parce qu’il n’y a pas de grosses cultures, celles où ils mettent plein de saloperies. Mais je pense quand même que, au niveau des agriculteurs et surtout des jardiniers, il faudrait des formations, des ateliers, des choses pour donner d’autres habitudes. Dans les jardins, vous ne pouvez pas imaginer combien il y a encore de gens qui utilisent ces saloperies.
Il y a quelque chose qui me pèse et je pense que là, l’écologie pourrait faire quelque chose : c’est à propos de tout ce qu’on jette. On jette beaucoup trop, on jette des appareils parce qu’ils ne marchent plus ou parce que, faut être honnête, on veut le dernier sorti, on jette des vêtements, on jette des draps, des meubles, on jette, on jette, on jette… Je pense qu’on pourrait faire beaucoup de choses avec tout ce qu’on jette mais je ne sais pas comment m’y prendre, comment organiser quelque chose pour qu’on se dise que tout ce qu’on jette, ça pourrait se transformer en ressources. Là, l’écologie, elle pourrait nous faire beaucoup de bien et nous aider à dépenser moins.
Quand même, une dernière chose. J’ai l’impression que les écologistes, ce qu’ils aiment, c’est nous pointer du doigt, nous dire qu’on ne fait rien de bien, nous dire que c’est honteux qu’on ait des voitures pas électriques, que c’est honteux qu’on ait des radiateurs électriques, qu’on mange trop de viande, que tout ce qu’on fait n’est pas bien. Je trouve que c’est insupportable : on a tous des difficultés dans la vie, ce n’est pas facile, il faut gérer les enfants, le travail, la famille, les voisins. Alors, quand en plus il y a des gens qui viennent nous faire la leçon alors qu’ils ne connaissent absolument rien de notre vie, je trouve que ce n’est pas supportable. S’ils arrêtaient un petit peu de se prendre pour des supérieurs, je suis certaine que les choses importantes qu’ils disent, parce que, oui, ils disent des choses importantes, seraient mieux comprises. De toute façon, à eux seuls, ils ne pourront rien faire. Il faut bien qu’ils nous convainquent, qu’ils nous embarquent… Pour le moment, je ne me sens pas vraiment concernée par ce qu’ils disent. Mais comme je pense à mes enfants, je suis d’accord pour changer.
Manon — Une écologie utile, ce serait déjà qu’on puisse se déplacer sans galérer. Qu’on ait des maisons bien isolées. Qu’on garde des commerces. Qu’on ait plus de transports pour ne pas dépendre tout le temps de la voiture pour les études ou les loisirs. Après les chasseurs, à la télé ils se déclarent écolo mais ici c’est pas comme ça. Ils sont pas fins. Certains, je ne sais pas comment ils font pour tirer droit.
Philomène — Malheureusement court (elle sourit). 82 ans c’est un bel âge ! Bon, on se maintient. À deux on y arrive. Pas de mouroir à vieux pour moi et ma sœur. Sinon je ne sais pas ce que va devenir la ferme. Je me dis que la petite dernière, Manon, va peut-être vouloir la reprendre. Mais elle ne travaillera pas comme nous, ça c’est sûr…
Manon — Moi, j’aimerais bien revenir vivre ici. Je vais devoir partir pour étudier et aussi c’est bien d’aller voir ailleurs comment ça se passe. Mais j’aimerais pouvoir revenir plus tard, si c’est possible.
Nos villages ont un avenir : le télétravail, le tourisme. La ferme ça nous fait vivre mais travailler aussi dur que mes parents, c’est non. On va devoir inventer des choses, des débouchés, du réseau, des transports, des services. Et puis quand je vois comment ça se passe à Clermont ou à Paris, je me dis qu’on est bien ici. Mais faut avoir les moyens de rester.
