À l’approche du onzième anniversaire des attentats du 13 novembre 2015, le programme de recherche 13-Novembre apparaît comme l’une des entreprises
scientifiques et civiques les plus remarquables conduites en France. Pendant plus d’une décennie et sous l’égide du CNRS, des centaines de personnes directement ou indirectement confrontées aux attentats acceptent de revenir, à intervalles réguliers, sur leurs souvenirs. Dans les studios de l’INA, les entretiens durent trois ou quatre heures. Guidés par des psychologues, les participants racontent inlassablement ce qu’ils ont vu, entendu, ressenti, et ce qu’ils en retiennent année après année. En trois phases, 2752 témoignages ont été recueillis, soit 4500 heures enregistrées.
Les attentats islamistes de 2015, les plus meurtriers de toute la Ve République
Les attentats du 13 novembre 2015 en France (communément appelés simplement le 13-Novembre) sont une série de fusillades et d’attaques-suicides terroristes islamistes — dont plusieurs tueries de masse — perpétrées dans la soirée du 13 novembre 2015 à Paris et dans sa périphérie par trois commandos distincts et revendiquées par l’organisation État islamique (Daech). Le bilan des victimes fait état de 130 morts (puis, indirectement, 132 avec les deux suicides consécutifs) et de 413 blessés hospitalisés, dont 99 en situation d’urgence absolue.
La mémoire n’est jamais figée.
Elle se recompose. Un traumatisme peut en masquer un autre. Pour certains, le souvenir des attentats se mêle à celui de la catastrophe ferroviaire d’Eckwersheim,
survenue quelques jours plus tard, ou à d’autres drames personnels qui, avec le temps, déplacent les lignes de la mémoire. Et parfois, un traumatisme écrase l’autre. Derrière l’étude des altérations de la mémoire et de l’identité narrative, l‘objectif est d’améliorer la prise en charge du trouble de stress post-traumatique.
Au fil des campagnes d’entretiens, une communauté discrète s’est également constituée. Certains participants se retrouvent, prennent ensemble le bus depuis la
gare de Lyon jusqu’aux studios de l’INA, échangent avant ou après les entretiens. Ils comparent leurs souvenirs, évoquent leur reconstruction, confrontent leurs
perceptions. Parmi eux, certains étaient au cœur du Bataclan ; d’autres se trouvaient à plusieurs centaines de mètres des attaques ou en étaient très éloignés. Dix ans plus tard, tous participent pourtant à une même œuvre : celle de la mémoire nationale.
Cette expérience dit quelque chose de profond sur notre République. Une nation ne tient pas seulement par ses institutions, ses lois ou ses forces de sécurité. Elle tient aussi par sa capacité à transmettre une mémoire commune, à reconnaître les blessures, à les comprendre. Face au terrorisme islamiste, qui visait précisément à fracturer la société française, cette recherche apporte une réponse silencieuse mais puissante : opposer à la barbarie la connaissance, la patience scientifique et la fidélité au témoignage.
Il est rare qu’un pays se donne les moyens d’observer, presque en temps réel, la manière dont se construit, se transforme ou parfois se défait une mémoire collective. C’est pourtant ce que réalise le programme 13-Novembre. Au-delà de son intérêt scientifique, il constitue une véritable politique publique de la mémoire. Comprendre comment une société se souvient, c’est déjà mieux préparer sa résilience. C’est rappeler que la République ne protège pas seulement les corps. Elle doit aussi prendre soin des mémoires qui fondent, génération après génération, notre destin commun.
Le Taulier

