André Billardon : « Éviter la polarisation extrême »
Ancien ministre de François Mitterrand, grande figure de la gauche et du Creusot, André Billardon revient sans ambages sur la crise politique actuelle et esquisse les lignes de force de l’après.
Un entretien réalisé par Convergences Travaillistes, envoyé au Creusot.
André Billardon
Ancien ministre, ancien maire du Creusot, André Billardon livre un diagnostic sans détour sur l’état de la vie politique française, le devenir de l’Europe et les transformations de son territoire, tout en appelant à construire des coalitions pour éviter un affrontement des extrêmes.
Convergences Travaillistes : Quelle est votre position sur l’Europe et le fédéralisme ?
André Billardon : Je suis fanatique de l’Europe et de la construction européenne. Le tournant de mon parti, le PS, qui a consisté à abandonner le fédéralisme, était une erreur gigantesque. L’Europe, c’est la zone la plus riche avec les plus grandes potentialités au monde aujourd’hui, sauf qu’elle est incapable de prendre des décisions à cause de compromis permanents.
Je pense que Poutine ne serait pas Poutine si l’Europe s’était affirmée avec plus de force. On a laissé par notre faiblesse se développer cette affirmation terrible qu’est la Russie actuelle. Nous, Européens, on a une responsabilité énorme dans l’émergence de Poutine.
CT : Comment décririez-vous la transformation économique du Creusot ?
AB : Le Creusot a connu une profonde mutation. On est passé de plus de 38 000 habitants dans les années 1920 à environ 20 000 aujourd’hui. Le bassin de vie emploie toujours environ 11 700 salariés, mais la composition a changé : seulement un tiers d’ouvriers contre 70 % auparavant, avec une montée des techniciens et 800 ingénieurs.
Le problème, c’est que les cadres qui travaillent au Creusot n’y habitent pas. Ils préfèrent la périphérie, ce qui contribue au déclin démographique. Et il y a une inadéquation totale entre formation et emploi : le département « Génie mécanique » de l’IUT, qui forme pour l’industrie lourde avec des salaires élevés, ne fait pas le plein, tandis que « Techniques de commercialisation », qui débouche sur des emplois de mise en rayon payés moitié moins, déborde.
CT : La population a aussi changé depuis 40 ans. Comment voyez-vous l’évolution de l’immigration et de l’intégration au Creusot ?
AB : Il y a eu une évolution importante. Dans les années quatre-vingts, Schneider allait chercher des ouvriers en Algérie pour le travail industriel. Maintenant, ce n’est plus une immigration de travail mais du regroupement familial. Et il y a une poussée de l’islam, de la pratique religieuse. Quand j’étais maire, j’ai vu les femmes se voiler progressivement.
CT : Quel est le paradoxe que vous observez concernant l’intégration ?
AB : Paradoxalement, les gens qui adhèrent le plus à ma modeste personne aujourd’hui au Creusot sont les classes inférieures d’origine maghrébine. Il y a un lien entre intégration et travail industriel. Mais en même temps, le monde ouvrier va vers l’extrême droite, et une partie des musulmans se replient vers l’islamisme. C’est une généralisation de la perte de repères.
CT : Comment avez-vous agi par le service public : parlez-nous de votre expérience à la tête de l’hôpital du Creusot.
AB : J’ai vécu un enfer pendant 21 ans. L’hôpital du Creusot, de statut privé à but non lucratif, perdait mécaniquement 3 millions d’euros par an par rapport à un hôpital public équivalent, uniquement à cause des charges sociales différenciées. Il y a trois types d’hôpitaux en France : public, privé lucratif, et privé non lucratif. Ce dernier système intermédiaire est pénalisé par un mode de financement inadapté.
Pour sauver l’hôpital de la liquidation, j’ai fait racheter les murs par la ville pour 10 millions d’euros. Cette opération m’a valu une plainte pour conflit d’intérêts, classée sans suite, mais j’ai été interrogé au commissariat. C’est révélateur de la complexité bureaucratique de notre système hospitalier.
CT : Au final, comment voyez-vous l’avenir politique français ?
AB : Je redoute un affrontement au second tour entre « Mélenchon ou assimilé » d’un côté et « Bardella ou assimilé » de l’autre. Dans les deux hypothèses, ça me paraît calamiteux pour le pays.
À 85 ans, j’ai des jours où je n’ai pas envie de voir la suite parce qu’elle me fait peur. Mais il faut continuer à œuvrer pour éviter cette polarisation extrême.
CT : Comment analysez-vous la situation politique actuelle ?
AB : Je pense qu’il y a une grosse erreur d’analyse sur ce qu’a été le macronisme. L’analyse selon laquelle Macron aurait effectué un « dépassement » gauche-droite est une erreur. Macron a profité d’une situation de rejet des deux partis de gouvernement traditionnels – les Républicains d’un côté, les socialistes de l’autre. Ce qui lui sera reconnu par l’histoire, c’est qu’il a évité un affrontement extrême gauche-extrême droite. C’est son grand mérite.
Mais cela n’est pas pérenne. Renaissance s’est créé sur cette base de « dépassement ». Je crois beaucoup à l’intelligence de vouloir faire travailler ensemble des gens de droite et de gauche, à l’allemande. Mais ça, ce n’est pas du dépassement, c’est travailler ensemble dans l’intérêt du pays.
CT : Quel diagnostic portez-vous sur l’héritage macroniste ?
AB : Le macronisme ne survivra pas à Macron. Il fallait avoir le courage politique d’assumer qu’il y avait une cohabitation. Pour la population, cela donne l’impression de s’accrocher à des lambeaux de pouvoir alors qu’il aurait fallu assumer cette cohabitation, comme Chirac l’avait fait avec succès.
Il a manqué un enracinement du personnel politique sans quoi, il n’y pas de projet à long terme.
CT : Quelle est votre vision de la gauche de gouvernement ?
AB : Il ne faut pas se limiter aux structures partisanes. Au-delà du PS, il y a des personnalités comme Glucksmann, Cazeneuve, et d’autres qui pourraient incarner cette gauche de gouvernement. La présidentielle, ce n’est pas d’abord un parti, c’est d’abord une incarnation.
Nous devons créer les conditions d’une coalition, pas d’un dépassement. Travailler ensemble pour l’intérêt du pays, avec des gens de droite et de gauche, sur le modèle allemand. C’est notre seul espoir d’éviter l’affrontement des extrêmes.
