Ruralité : du récit décliniste au renouveau
Florence de Massol
La ruralité française ne se résume ni à un imaginaire de déclin, ni à une carte postale figée : elle concentre des fragilités réelles, mais aussi des ressources, des solidarités locales et des potentialités de transformation qui invitent à changer de regard.
Ruralité : du récit décliniste au renouveau
Qu’est-ce que la ruralité ? Est-ce la France « traditionnelle » ? Une France qui s’étiole et se désertifie ? Ou celle qui innove et invente le futur ? La réponse est complexe : la ruralité n’est ni figée ni homogène, elle est multiple, vivante et traversée de profondes mutations [1].
C’est en prenant appui sur la commune de Thiézac (communauté de communes du Carladès), 600 habitants en 2026 (2058 en 1831) mais 1500 vaches, une superficie de 42 km2 et un climat de montagne fortement impacté par le dérèglement climatique avec en particulier un entretien du réseau routier de plus en plus coûteux, une population qui comporte 30,4% de plus de 60 ans (moyenne nationale : 28%) mais une demi-douzaine de commerces et une vingtaine d’artisans, une école (en regroupement pédagogique avec une commune située à 5km) et une micro-crèche intercommunale, une station service (gérée en régie par la commune) et une agence postale, que nous allons essayer de défricher cette thématique.
Trois temps pour notre dossier spécial coordonné par Florence de Massol.
Adjointe au maire de Thiézac.
D’abord, un diagnostic des inégalités et des fragilités propres aux ruralités, puis un changement de regard sur leurs atouts et leur potentiel d’avenir, et, enfin, des axes d’actions concrètes à l’échelle municipale.
Territoires périphériques
Entre la France rurale et les métropoles, les écarts de richesse restent marqués. En 2023, le PIB par habitant atteint 69 288 euros en Île-de-France contre 32 652 euros en Bourgogne-Franche-Comté.
Le coût de la vie n’est certes pas le même. Mais cette fracture économique, bien identifiée par les ruraux, nourrit un sentiment de relégation qui traverse de nombreux territoires. Pour faire simple, à la campagne, quand on est pauvre, on a souvent le sentiment de l’être davantage qu’en ville, en raison du mal-logement, des difficultés de mobilité ou encore de l’accès plus compliqué aux soins et à la culture.
Pourtant, le monde rural a une place majeure ! Notamment dans notre alimentation, notre identité ou notre imaginaire.
UNE CARTOGRAPHIE RURALE
La ruralité accueille 33 % de la population [2]
Elle occupe 88 % du territoire français [3]
Soit, 21,5 millions d’habitants répartis dans 30 710 communes
Un tiers des Français porte ainsi la responsabilité de l’immense majorité de l’espace national, sans que cela ne soit pleinement reconnu ni dans les politiques publiques, ni dans les médias, ni dans les institutions et autres administrations.
Nous devons bénéficier de la solidarité nationale !
Si les métropoles apportent la richesse économique, les territoires ruraux apportent leurs ressources et les espaces de nature de plus en plus indispensables aux habitants des métropoles et à la nation.
Les territoires ruraux portent une part fondamentale de l’identité de notre pays. Et, nombreux et nombreuses sont encore les habitants et habitantes des « villes » à avoir des attaches profondes, sentimentales, familiales, économiques, dans les « campagnes ».
La gouvernance locale illustre cette singularité. Près de 80 % des maires s’y déclarent sans étiquette, incarnant une démocratie de proximité pragmatique. Lors des dernières municipales, 68 % des communes ont présenté une liste unique, signe d’un engagement local fort mais aussi d’un certain isolement politique comme d’un rejet des partis.
L’obligation de la parité a bouleversé positivement le train-train des municipalités. Nouvelles compétences, nouveaux points de vue, la parité a notablement enrichi les équipes municipales. Cependant les maires et les présidents des communautés de communes sont encore majoritairement des hommes. Vécue par certains comme une intrusion, cette nouvelle place conquise par les femmes, cette visibilité et ces responsabilités équivalentes à celles des hommes, n’est pas encore un objectif partagé par tous.
Accompagnant la succession de crises, le sentiment de relégation, de manque de respect et d’abandon progresse. Les enquêtes IPSOS [4] et IFOP [5] montrent qu’une majorité de Français perçoit les campagnes comme en déclin ou délaissées. L’attente de justice territoriale est si forte qu’elle structure les comportements politiques. Les partis d’extrême droite l’ont bien compris qui font de l’exacerbation de cette colère et de ces angoisses le moteur de leur progression exponentielle dans les urnes. Ceux d’extrême gauche, plus présents dans les métropoles, ne font qu’ajouter au déclinisme sans que cela se traduise (encore ?) dans les urnes. Pourtant, les habitants ruraux restent fortement engagés dans la vie locale et démocratique comme le montre l’étude du magazine Le Point [6].
A Thiézac, il y a environ 25 associations, dont certaines centenaires, culturelles, sportives, environnementales, de pêche et de chasse, en lien avec l’école, les aînés, le patrimoine local,… Une dynamique qui se traduit par des concerts, des fêtes, des bals et le partage d’une spécialité culinaire locale, proche du haggis écossais, les tripoux.
Les fragilités sont bien identifiées : recul des services publics, accès inégal à la santé, à l’éducation et à la culture, dépendance à la voiture, fracture numérique, déficit de jeunes.
Des moyens mal utilisés dans les territoires
La Cour des Comptes [7] pointe une action publique éclatée, peu lisible et marquée par un « saupoudrage » des moyens : « La dépense publique consacrée à la cohésion et à l’attractivité des territoires est particulièrement difficile à appréhender, étant donné son morcellement entre de nombreux acteurs publics, l’intervention de transferts de ressources entre ceux-ci et la vision parcellaire des documents budgétaires et comptables existants ».
La multitude d’acteurs (État, ANCT, ADEME, ANRU, CIV, collectivités territoriales, UE, etc.) et de dispositifs renforcent l’illisibilité de l’action publique. Si on ne peut pas dire, aux vues des besoins, qu’on dépense trop d’argent, on peut légitimement remarquer qu’il est, à coup sûr, mal dépensé et mal réparti.
Nous sommes passés d’une « vision stratégique des enjeux de long terme portée par l’État » à des « stratégies plurielles de nombreux acteurs ». Autrement dit : d’un État aménageur à un État distributeur… qui n’a plus les moyens…
DES RESSOURCES CONSÉQUENTES
Crédits de la mission Cohésion des territoires : 18,5 milliards d’euros (majorité d’aides au logement)
Dépenses fiscales : 15 milliards d’euros
Financements des collectivités territoriales : 316 milliards d’euros
Le document de politique budgétaire transversale Aménagement du territoire évoque 10,5 milliards d’euros d’autorisations d’engagement et 2,24 milliards de dépenses fiscales
Il ne faut donc pas dépenser plus, mais dépenser mieux. Il s’agit de garantir le même socle de services essentiels (santé, éducation, mobilité, accès numérique, commerces) dans tout le territoire national. La cohésion territoriale ne se décide pas que d’en haut, mais en équilibre entre une impulsion nationale et des initiatives locales.
Si ces territoires ont en commun plusieurs fragilités structurelles (recul des services publics, accès inégal au numérique, fragilité du commerce de proximité), la réalité est, comme toujours, plurielle. Les travaux [8] du CNRS et du programme France Ruralités [9] convergent : il n’existe pas une ruralité mais des ruralités : celles des territoires périurbains souvent attractifs, celles des terroirs productifs et enfin celles des zones hyper-rurales isolées et fragiles. La vraie décentralisation est encore à venir. On devrait pouvoir porter des projets de développement, sans devoir répondre à des appels à projet qui ne prennent pas en compte les spécificités des territoires ruraux ou hyper ruraux.
Mener des politiques publiques uniformes les rend souvent inefficaces.
La déprise agricole a totalement transformé la vie quotidienne et les équilibres sociétaux, environnementaux et économiques des territoires ruraux. A Thiézac le nombre d’exploitations agricoles aurait été divisé par 7 depuis les années 1950. Il en reste environ une vingtaine aujourd’hui (chiffre qui varie selon la définition qu’on leur donne). Mais l’activité économique n’a pas pour autant disparu. Elle s’est transformée et le tourisme y prend une part de plus en plus importante.
IMPACT TOURISTIQUE
L’économie touristique apporte la consommation équivalente de 1000 habitants supplémentaires chaque année alors que Carladès communauté ne compte que 5 000 habitants
Cependant ce développement se fait parfois au détriment des habitants à l’année car de nombreux propriétaires transforment leur logement en accueil touristique, ce qui limite l’accès au logement locatif longue durée. De plus, le développement du numérique et la possibilité du télétravail incitent de nouvelles familles et de nouveaux profils professionnels à s’installer dans ces territoires. Le déploiement de la fibre bien que toujours annoncé est trop souvent reporté alors que la fin du cuivre est programmée pour janvier 2029. C’est un enjeu majeur pour les villages et la condition pour qu’ils bénéficient de l’arrivée de ces néo ruraux et qu’ils puissent, à minima, maintenir sur place la population en âge d’étudier et de travailler.
En milieu rural, les ménages consacrent une part plus élevée de leur budget aux transports : 21% selon une source citant l’Insee, contre 16% dans l’agglomération parisienne. Si, en ville, le poste qui pèse le plus est le logement (loyers et prix immobiliers plus élevés), le « reste à vivre » en zone rurale dépend surtout de l’arbitrage entre voiture + carburant + entretien.
En simplifiant, on peut dire qu’à revenu égal, une famille rurale peut avoir un meilleur reste à vivre si son logement est nettement moins cher et si ses trajets restent limités. Mais dès qu’il faut beaucoup rouler, ou que le ménage doit avoir plusieurs voitures, l’avantage rural diminue vite. Les analyses du Secours Catholique dans son enquête [10] « Territoires ruraux, en panne de mobilité » mettent ainsi en évidence un facteur clé : la mobilité est devenue le premier déterminant des inégalités rurales.
En France, les niveaux de vie monétaires sont en moyenne un peu plus faibles en zone rurale qu’en zone urbaine, mais les écarts restent modestes au niveau médian. Le rural est donc en moyenne un peu moins riche, mais il compte aussi proportionnellement moins de personnes pauvres et des écarts de revenus moins extrêmes. À l’inverse, l’urbain concentre davantage de hauts revenus, mais aussi davantage de pauvreté et d’inégalités.
UNE RURALITÉ PLUS MODESTE MAIS MOINS INÉGALITAIRE
Le niveau de vie médian est donné à 18 800 euros/an en espace rural contre 19 200 euros/an en espace urbain, soit environ 2% d’écart
Le taux de pauvreté est de 13,1% dans les communes rurales contre 16,4% dans les communes urbaines
L’écart entre les plus riches et les plus pauvres est plus marqué en ville : le rapport interdécile est de 3,3 en urbain contre 2,7 en rural
En termes de démographie, il existe des différences nettes entre villes et zones rurales, et le poids des retraités est l’un des écarts les plus visibles.
On fait moins d’enfants en zone rurale qu’en zone urbaine [11]. Aussi, sans surprise, la part des retraités est plus élevée dans les espaces ruraux isolés que dans les grands pôles urbains, au point que le Conseil d’Orientation des Retraites indique qu’elle peut varier du simple au double entre l’espace rural isolé et l’aire urbaine de Paris [12]. Les villes attirent davantage les jeunes adultes pour les études, l’emploi et les services, ce qui rajeunit leur structure d’âge. À l’inverse, les zones rurales cumulent souvent départ des jeunes, maintien de ménages plus âgés et arrivée de retraités, ce qui augmente mécaniquement la part des seniors. On comprend donc pourquoi, dans les communes rurales, on observe une demande plus forte pour les services de santé, d’aide à domicile et de mobilité. Alors même que les pénuries de médecins et de soignants y sont importantes.
Si le COVID a rendu plus attractive les zones rurales, ceux et celles qui ont sauté le pas se sont principalement installés près des villes et pas dans la ruralité profonde. Mais on observe aussi une sorte de « retour à la terre » 2.0 ou ingénieurs, banquiers, agronomes, chargés de communication digitale, veulent changer de vie pour des raisons souvent écologiques, environnementales ou de recherche d’une meilleure qualité de vie. Ils et elles essaient de s’installer comme maraichère ou agriculteur en combinant une partie de leur activité avec du télétravail. Et, même s’il y a des échecs et des intégrations difficiles, c’est une irruption de modernité portée par les jeunes générations.
Ce diagnostic ne conduit pourtant pas à une lecture fataliste. Car les mêmes caractéristiques qui nourrissent aujourd’hui des vulnérabilités peuvent aussi devenir, si elles sont reconnues et accompagnées, de puissants leviers de transformation.
