Le 1er juin dernier, nous étions présents au colloque annuel « Science et décision publique : comment peser ? », organisé par Sorbonne Université et Le Monde. Une matinée dense, parfois inconfortable, qui posait une question simple en apparence — comment intégrer la science dans les décisions politiques ? — mais dont les réponses révèlent un fossé bien plus profond qu’il n’y paraît.

Le modèle québécois, un horizon possible ?

Grand témoin de la journée, Rémi Quirion occupe depuis quinze ans le poste de scientifique en chef du Québec. Son rôle : conseiller le ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie sur les questions de recherche et de science. Une fonction qui existe à chaque échelon du pouvoir, du municipal au fédéral. Sa formule résume bien l’ambition : « Il faut encourager nos gouvernements et nos élus à tenir compte de la recherche et de l’expertise scientifique, quel que soit le secteur, dans la prise de décision. »

Ce qui frappe dans son témoignage, c’est moins le dispositif institutionnel que les leçons humaines qu’il en tire. Quinze ans de mandat, douze ministres différents : autant dire que la résilience n’est pas une option, c’est une condition de survie. Il insiste sur le lien de confiance comme pierre angulaire de tout conseil utile, et sur la nécessité de ne jamais « se mettre la communauté scientifique à dos ». Et surtout, une mise en garde qui vaut pour tous : « Ne jamais oublier le citoyen dans tout ça. »

En France, la décision par kit prémâché

L’avocate et ancienne ministre Corinne Lepage a mis le doigt sur une réalité bien française : quand un décideur doit trancher sur un sujet complexe, il reçoit le plus souvent une note de collaborateur, un package tout ficelé comprenant la décision elle-même, les arguments pour la justifier et les éléments de langage pour la vendre. « Pas la meilleure manière de décider », dit-elle sobrement. Difficile de lui donner tort.

Le sénateur et historien Pierre Ouzoulias a, lui, posé la question qui dérange : si la parole politique est aujourd’hui largement discréditée, et que la parole scientifique commence à l’être également, que restera-t-il comme boussole pour gouverner ? Il plaide pour la création d’un pôle d’information scientifique au service du Parlement, une idée qui mérite d’être creusée.

Le vrai angle mort : pourquoi ces deux mondes ne se croisent-ils pas ?

La table-ronde a exploré les freins concrets à l’engagement des scientifiques dans la vie publique : la peur de la critique et de la perte de crédibilité dès qu’on prend position, le risque d’instrumentalisation politique, ou encore le manque de formation technique du côté des élus.

Mais un angle mort est resté dans l’ombre tout au long des échanges : la racine du problème. Pourquoi le fossé entre politiques et scientifiques est-il aussi profond ? Pourquoi ces deux mondes ne se croisent-ils presque jamais, ni dans les cursus, ni dans les réseaux, ni dans les cultures professionnelles ? Tant qu’on ne s’attaquera pas à cette question structurelle, les dispositifs de conseil, aussi bien conçus soient-ils, resteront des rustines sur une fracture de fond.

Théo Lazuech