Nicolas Todd n’est pas un commentateur improvisé : il est chercheur au CNRS, et sa note sur Peste noire, l’ouvrage fleuve de Patrick Boucheron, a été remarquée, y compris dans le milieu historien. Elle vaut pour la question qu’elle repose frontalement : qui produit le savoir, qui le cite, et qui en récolte le prestige ?

Présenté comme une vaste « histoire-monde », issue des cours de Patrick Boucheron au Collège de France sur La peste noire puis Après la peste noire, et nourrie de journées d’étude consacrées aux « nouvelles recherches sur la peste noire », ce livre s’appuie sur un travail collectif déjà riche, plus il devrait montrer clairement ce qu’il apporte en propre, et ce qu’il doit aux autres. C’est là que la critique de Todd touche juste.

Premier exemple d’insuffisance : la manière dont le livre semble hausser en révélation ce qui relève parfois d’une corrélation assez connue. Dans le dossier du Grand Continent consacré à l’ouvrage, on lit que la peste justinienne passe par les marchands d’épices, la peste noire par les Vénitiens, les Génois et leurs réseaux, si bien que « s’établit donc une corrélation entre grand négoce et diffusion de la peste ». C’est intéressant, bien sûr, souligner que les grands réseaux d’échange ont favorisé la propagation de l’épidémie n’a rien de révolutionnaire. Le point faible, ici, est le glissement entre mise en relation suggestive et démonstration forte.

Deuxième exemple : la généralisation biologique. Le Seuil reprend la formule selon laquelle « nous sommes toutes et tous des survivants de la peste noire », en soulignant que l’événement aurait laissé ses traces dans « les archives du vivant ». Là encore, l’état des preuves est plus disputé que ne le suggère cette assurance. Une étude publiée dans Science Advances en 2024 sur le Cambridgeshire conclut que la peste noire a eu moins d’impact génétique que d’autres évolutions de long terme, et Nature a résumé ce travail en expliquant qu’il ne trouvait pas de signe de gènes ayant aidé à survivre à la peste. Ici encore, la critique de Todd vise juste : une hypothèse discutée n’est pas une preuve installée.

Au fond, le reproche adressé à Boucheron est d’écrire parfois plus vite que la preuve. Des amphithéâtres du Collège de France aux quais de Seine des Jeux Olympiques qu’il a conseillé, Boucheron est devenu plus qu’un historien : un metteur en scène de récit public. C’est aussi pourquoi la note de Todd frappe si fort : elle conteste non seulement un livre, mais une position d’autorité, où le prestige du conteur risque d’emporter la rigueur de la méthode.

Le Taulier