Éric Hazan : « Rebâtir la France par le projet local »
Entretien avec Éric Hazan, co-auteur de « La Révolution par les Territoires » (Éditions de l’Observatoire).
Propos recueillis par Jean-Marc Pasquet et Théo Lazuech.
Éric Hazan
Pour Convergences Travaillistes, Jean-Marc Pasquet et Théo Lazuech ont rencontré Éric Hazan pour évoquer sa vision du malaise français et ses propositions pour une société repartant de ses territoires. Un diagnostic sans concession sur la « tiers-mondialisation » de la France, assorti de solutions misant sur l’intelligence citoyenne et la proximité.
Convergences Travaillistes : Éric Hazan, vous évoquez dans votre ouvrage une France en « tiers-mondialisation », mais aussi « des vies qui se rétrécissent ». Vous évoquez des indicateurs inattendus comme le taux de fréquentation des restaurants familiaux, en baisse, ou encore Internet comme facteur de désintégration. Comment adossez-vous vos propositions sur un diagnostic aussi inquiétant ?
Éric Hazan : Pour être précis, on sait que la France représente aujourd’hui moins de 3% du PIB mondial, alors que c’était trois fois plus il y a quelques temps. Notre PIB industriel a beaucoup régressé, alors qu’il n’a pas régressé en Italie et en Allemagne.
Le problème de la France, comme beaucoup de pays développés, c’est que l’économisme – c’est-à-dire la croyance que la variable économique allait être la seule solution à tous les problèmes du monde – a été la doctrine des cinquante dernières années. Cette mondialisation sans conscience a oublié les classes moyennes dans le système. Or, les classes moyennes, c’est le ferment de la démocratie et de la mobilité sociale.
En France, nous avons une deuxième question : nous sommes un pays jacobin mais nous sommes au bout de quelque chose qui pointe les limites de l’efficacité de l’action publique. Le mix de cet économisme et de ce jacobinisme a exacerbé le poids de la mondialisation et les fractures sociales et territoriales.
CT : Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de cette vie « étriquée » des classes moyennes ?
EH : J’ai réalisé de nombreux entretiens avec des gens de cette classe moyenne, juste au-dessus des classes populaires. Par exemple, une directrice adjointe d’un supermarché du côté de Laval. Elle travaille à Laval mais vit à 60 km de là, parce que le mètre carré à Laval est trop cher. Le poids du logement dans les dépenses d’un ménage a explosé dans les 20 dernières années.
Avec son mari gendarme, ils gagnent entre 4 et 5 000 euros par mois, ce qui n’est pas la pauvreté. Mais comme elle le dit : « À la fin du mois, sur notre compte, on n’a rien, on a zéro. On gère hyper bien, mais on a zéro. » Pas d’épargne, ils partent en vacances un an sur deux, ne vont jamais au restaurant, n’achètent jamais de vêtement de marque. Cela ne fait pas une vie de grande pauvreté, mais une vie à l’étroit.
Et quand on parle à ces gens, qu’on leur demande pour qui ils votent, eh bien à 80% ils votent RN. La première raison, c’est la dureté de la vie et la non prise en compte de leurs problèmes quotidiens.
À lire : Dans son ouvrage, Éric Hazan appelle à une rupture avec le jacobinisme par une « révolution par les territoires ». Une refondation démocratique et industrielle qui, loin de l’économicisme ambiant, conjugue proximité et innovation.
CT : Cette colère dépasse donc les questions de sécurité et d’immigration ?
EH : Exactement. On est dans la masse des électeurs du RN potentiellement, c’est-à-dire des gens qui ne sont pas racistes, qui ont juste un peu peur de voir leur identité diluée dans quelque chose de différent. Qu’est-ce qu’il leur reste ? Le fait d’être citoyen français avec quelques valeurs autour de la République. C’est fort pour eux, et ils ont l’impression que c’est battu en brèche.
Le travail est central dans cette discussion. Il n’y a plus de mobilité sociale par le travail, ils ne sont pas reconnus pour le travail, et ils travaillent. D’ailleurs, dans l’immigration, un immigré qui travaille, ça va ! Il n’y a pas de racisme intrinsèque. Il y a cette dialectique du « eux et nous » pour se séparer des élites, celles qu’on voit surtout à Paris ou dans les très grandes villes.
CT : Internet est-il vraiment un facteur de désintégration ?
EH : Notre conviction, c’est que c’est d’abord un facteur réel de croissance. L’IA, la technologie, l’économie distribuée peuvent être un facteur de revitalisation des territoires avec le travail à distance. Le fait de décentraliser certaines industries grâce à la technologie est positif.
Néanmoins, nous savons ce qui se passe : les réseaux sociaux nous fracturent en communautés homogènes et éloignent finalement les classes moyennes d’une vraie profondeur de pensée à laquelle elles avaient accès auparavant.
Reconstruire par le projet local
CT : Votre pari est très original : on peut reconstruire par le projet local. Concrètement, ça veut dire quoi ?
EH : Nous pensons qu’il faut redonner la main aux gens sur leur destin et que c’est un moyen de résoudre les problèmes du quotidien. On résout en proximité les problèmes du quotidien. C’est au niveau local qu’il y a tout un tas de problèmes qui sont aujourd’hui gérés au niveau national qu’on peut traiter différemment.
Par exemple, l’éducation : ce n’est pas un scoop de dire que quand on veut remplacer un prof dans un lycée, il faut remonter au ministère de l’Éducation nationale, à Paris. C’est pareil pour la santé, pour une partie du développement économique.
Nous pensons qu’au niveau de la région, du département, il y a de la péréquation à faire avec de la subsidiarité. Au niveau national, on garde le régalien, la vision stratégique. L’Europe garde la transformation technologique, la transition écologique, et peut-être un peu de réglementation.
CT : Comment créer une nouvelle élite républicaine à partir des territoires ?
EH : L’idée, c’est que les territoires sont le lieu de talents gâchés. Nous croyons qu’il y a possibilité de recréer une élite républicaine à partir des territoires. Nous militons même pour une espèce de nouvelle ÉNA qui embrasse les fonctions territoriales, avec des gens qui feraient des allers-retours entre fonction publique nationale et fonction publique locale.
Il faut aussi simplifier. Aujourd’hui, dès qu’on veut faire un mouvement au niveau local, on se heurte à cinq entités publiques différentes, au moins. Les maires et même les présidents de conseils régionaux et départementaux s’arrachent les cheveux. Nous sommes pour une forme de simplification : chaque échelon fait son boulot.
CT : Qu’entendez-vous par « rebâtir une société de l’enracinement et de l’intelligence, les pieds dans la terre et l’œil dans le ciel » ?
EH : L’enracinement, ce n’est pas une nostalgie pétainiste du terroir. L’enracinement, c’est ma capacité à créer du lien autour de moi, dans le territoire où je vis, avec les gens avec lesquels je vis. Nous pensons que les gens ont droit à une bonne vie.
Sur l’intelligence, nous pensons que les citoyens ne sont pas des imbéciles, qu’ils méritent qu’on leur parle comme à des citoyens et comme à des adultes, qu’on peut leur donner les moyens d’aborder cette société compliquée avec intelligence et avec les outils qui leur permettent de discuter.
C’est ce que nous faisons avec la plateforme Progressiste que j’ai montée avec Pascal Canfin. Nous créons des conférences de consensus avec 300 citoyens. Le point important, c’est que l’on nous a dit que le budget c’est trop compliqué. Nous ne pensons pas ça. Les gens peuvent se saisir des éléments budgétaires et décider ce qu’ils veulent pour le pays.
CT : Comment mettre en œuvre une vraie démocratie participative repartant de votre vœu de reconstruire par le local ?
EH : La démocratie participative existe dans d’autres pays, elle fonctionne, il n’y a pas de raison qu’on soit plus bête que les autres. En Belgique, elle fait appel à des gens qui sont tirés au sort, pas que des gens qui s’autodésignent.
Dans les comités de quartier, on a souvent les « usual suspects » – des représentants d’associations qui font du bon travail mais ce sont toujours les mêmes. Il faut forcer le brassage grâce au tirage au sort, qui marche bien pour les jurés d’assises.
Quand on regarde vraiment ce qui s’est passé sur les cahiers de doléances et les grands débats après les Gilets jaunes, les gens ont participé, ils ont écrit des kilotonnes de messages. Pourquoi sont-ils en colère aujourd’hui ? Parce que personne ne les a lus, leurs messages.
Que sont devenus les cahiers de doléances ?
Plus de six ans après le Grand débat national qui a fait suite au mouvement des « gilets jaunes », la Fondation Jean-Jaurès et Arlequin AI ont publié un rapport présentant ce qui ressort de ces contributions citoyennes. Pour analyser les très nombreuses données des cahiers de doléances, Hugo Micheron, docteur en sciences politiques et cofondateur d’Arlequin AI, et ses équipes ont utilisé l’intelligence artificielle. Les résultats ont ensuite été analysés par la Fondation Jean Jaurès. Il en ressort notamment « le souhait d’associer davantage le peuple aux grandes orientations politiques et à la décision publique en promouvant une démocratie plus participative, transparente et proche des réalités locales ».
Pour en discuter, Hugo Micheron, cofondateur d’Arlequin AI, Anne Rosencher, directrice déléguée de la rédaction de L’Express, et Jérémie Peltier, de la Fondation Jean-Jaurès, étaient les invités de France Inter mercredi 11 juin dernier.
▶ « Une mine d’or » : les contributions analysées grâce à l’IA – Vidéo Dailymotion
CT : Cette approche s’inscrit-elle dans une « troisième gauche » telle que décrite récemment par la Fondation Jean-Jaurès ?
EH : Je le crois beaucoup. Cette troisième gauche, c’est la volonté d’avoir les thèmes de la gauche historique adaptés au contexte actuel : justice sociale, sécurité, un management intelligent de tous les problèmes de l’époque – géopolitique, immigration – une vision adulte de tout cela, le pouvoir d’achat, la laïcité.
Mais pour moi, la version française de la troisième gauche doit intégrer une dimension de démocratie participative. Sur un pays aussi grand que le nôtre, avec une importance si forte de l’ancrage local, je ne vois pas comment on peut faire autrement.
Qu’est-ce que la troisième gauche ?
La Fondation Jean-Jaurès présente ainsi une “troisième gauche” européenne comme une gauche plus ferme sur l’immigration, la sécurité et la justice, tout en restant offensive sur la redistribution et la protection sociale. La troisième gauche, c’est l’idée d’une gauche post-social-libérale et post-gauche culturelle, recentrée sur le travail, la redistribution, la nation civique et l’autorité démocratique.
▶ La « troisième gauche ». Enquête sur le tournant post-sociétal de la gauche européenne – Fondation Jean-Jaurès